L’Initiation et l’idéal de perfection
C∴ B∴
L’initiation et l’idéal de perfection. Cet
intitulé laisse à penser que l’initiation
mène à la perfection et la première
idée qui me vient à l’esprit est qu’il me suffit
de voir mes Frères en leurs grades et qualités
pour m’apercevoir que plus ils sont élevés et
plus ils sont proches de la perfection. Bon, réflexion
faite, dans la vie profane peut-être pas mais, dans la vie
maçonnique certainement ; quoique…
Tout bien réfléchi j’ai abandonné
cette idée et je vais me contenter de vous lire une planche
plus traditionnelle.
Arrivant dans les Loges dites de Perfection, le MM pense qu’il va continuer à tailler sa pierre, découvrir d’autres horizons et poursuivre son chemin vers une amélioration. Il ne prend pas le terme Perfection comme la qualité des gens composant la loge, ni même comme un but à atteindre. Il aurait plutôt tendance à prendre le terme perfection dans le sens de perfectionnement, amélioration.
Emprunté du latin perfectio, onis vers 1150,
il signifiait alors achèvement complet ; on a dit d’ailleurs
plutôt parfection, de parfait, jusqu’au XVIIIème
siècle. Actuellement, le Petit Larousse définit
la perfection comme la qualité de ce qui est parfait, qui
n’est pas susceptible d’amélioration.
L’idéal, quant à lui, se définit comme
ce qui n’existe que dans la pensée et non dans le monde
réel, comme ce qui possède toutes les
qualités souhaitables, qui tend à la perfection.
Tendre vers la perfection suppose une perfectibilité de
l’Homme. Cette notion est relativement récente puisqu’elle a
été forgée par ROUSSEAU pour
désigner la faculté de l’Homme à
dépasser les déterminations de l’instinct
grâce à l’acquisition perpétuelle de
nouvelles capacités qui perfectionnent son action et son
entendement.
Ce terme de perfection s’étend aussi bien aux
réalisations matérielles qu’à l’homme
lui-même, les deux n’étant que peu dissociables.
« Ce que tu fais te fais »
disait maître ECHKART, repris par Paul VALERY à la
fin de sa vie « Je crois qu’à
force de construire, je me suis construit moi-même. »
Il est à noter que notre conception de la perfection
implique un plus par rapport aux simples exigences physiques. A un
moment ou à un autre de notre vie, nous avons
trouvé telle chose ou telle personne comme
représentant la perfection : une petite amie, une voiture,
une maison puis, un certain temps passé, nous ne voyons plus
avec les mêmes yeux et l’objet redevient normal.
Qu’en était-il de la perfection que nous pensions avoir
trouvée ?
Depuis notre plus tendre enfance, notre personnalité s’est construite jusqu’au midi de notre vie sur des valeurs génétiques, familiales, relationnelles. Nos proches nous ont imposé un certain nombre de valeurs permettant de juger si notre vie est réussie ou non. Cette construction du moi est indispensable pour occuper sa place dans la société, mais elle ne doit pas être prise comme un but ultime.
Il est intéressant de voir que, jusqu’à une date récente, nulle part, l’homme ne s’était considéré comme l’être le plus doué de l’univers. Si nous reprenons les mythes et les légendes, égyptiennes, grecques ou de notre France du Moyen-Âge, nous voyons qu’il s’agit de leçons d’humilité. Il existe toujours une force plus puissante, une intelligence plus haute que l’homme. Le divin est, en général, l’humain inversé : parce que l’homme meurt, les Dieux ne meurent pas ; parce que l’homme est fini et imparfait, Dieu est infini et parfait. DESCARTES voit dans l’imperfection de l’homme la « preuve » de l’existence de Dieu. Puisque l’homme est imparfait et que, néanmoins, il a une idée de la perfection, seul un être parfait a pu la lui donner.
Pourtant notre société a considérablement changé, nos rapports avec la perfection aussi. Jusque dans les années 1960, le travail était considéré avant tout comme un gagne-pain. On apprenait un métier et on le pratiquait toute sa vie. Certains hommes cherchaient à le faire le mieux possible, ils recherchaient la perfection que parfois ils pouvaient atteindre. Cette perfection était dans leur travail et aussi dans la vie spirituelle, dans leur manière de vivre, par exemple l’école des Compagnons n’imaginant pas que l’un puisse aller sans l’autre.
Dans les années 1960, on a
commencé à parler du potentiel humain et de ses
limites ou d’absence de limites. On nous a promis que le
progrès ferait apparaître le paradis sur terre et
on a appris à exiger davantage de notre corps, de notre
esprit, de nos relations avec autrui.
L’explosion démographique, la montée du
chômage, la robotisation nous donnent à penser que
seuls les meilleurs survivront. Afin de préparer nos enfants
nous exigeons d’eux la perfection et plus si possible ; même
si ce phénomène est plus sensible au Japon qu’en
France. Les gens changent d’activité afin de
répondre à des besoins qui vont
au-delà de la seule subsistance. On recherche le prestige,
les relations sociales, la reconnaissance de ses pairs. Pourtant,
comparées aux réalisations des machines, nos
réalisations nous irritent par leurs imperfections et nous
rendent critiques envers nous mêmes et envers les autres. En
cultivant notre goût du défi et en nous
dépassant nous-mêmes nous croyons
élargir le champ des possibilités humaines. Nous
recherchons l’exploit et le « guiness book »
des records montre les choses les moins farfelues pour atteindre
à la notoriété. Nous passons notre
temps avec des outils qui nous donnent l’illusion de la perfection.
Cette planche a été réalisée sur un ordinateur, le papier est blanc, la présentation correcte, la vue d’ensemble est bonne, au premier abord elle « parait bien » même si le contenu est d’une rare indigence. Non seulement nos exigences croissantes ne nous conduisent pas à une vie plus heureuse mais elles ne font qu’aiguiser nos frustrations, nos regrets, nos souffrances. On dévore les émissions qui nous promettent l’épanouissement personnel, la paix, la sérénité. On se jette tête baissée dans diverses psychologies, philosophies, « New Age » et l’on se traîne aux pieds de « Maître Parfait » avec l’espoir de devenir soi-même le plus parfait possible. Cette voie de la perfection, suivie par certains de nos contemporains, se révèle être un piège où l’on peut se laisser prendre. Ne pouvant atteindre cette perfection, nous augmentons notre stress interne jusqu’au moment où l’on « craque ». Ces personnes feraient mieux de rechercher l’excellence plutôt que la perfection.
Bien entendu, la recherche de la perfection pour le
franc-maçon est d’une autre nature. L’initiation nous
indique-t-elle le chemin à suivre ?
En guise de boutade, j’aurais tendance à dire que nous avons
été mis en présence de la perfection
dés notre initiation lorsque, néophyte, nous nous
sommes retournés et nous sommes vus dans le miroir.
Le FM est un homme libre, c’est à dire que nulle entrave, fut-elle psychologique ne doit venir interférer avec son libre-arbitre. Pour cela nous devons explorer notre moi profond, mais pour explorer son moi intérieur, il n’y a pas de méthode scientifique. Pour plonger dans nos différents niveaux de conscience plusieurs chemins sont possibles ; la méditation, le symbolisme, l’ascèse, le mysticisme ont été expérimentés par de nombreuses personnes, religieux, ascètes, philosophes et autres.
Nous avons choisi un ordre traditionnel, symbolique et initiatique ; cette voie initiatique commencée lorsque nous avons demandé la Lumière. Nous avons tenté d’apprendre le symbolisme, plus ou moins facilement. Notre siècle en effet veut que nous ayons tendance à tout rationaliser, à intellectualiser les choses. Cette manière de faire est confortable intellectuellement, elle n’implique pas une remise en cause de l’être ; elle donne l’illusion du travail et de la progression sur les voies de la connaissance, elle peut même donner l’impression que l’on est sur le chemin.
Notre première épreuve nous a
demandé d’aller visiter l’intérieur de
nous-mêmes afin de nous rectifier. D’aller voir ce moi
profond, cet espace immatériel constituant l’essence de
notre être, d’aller l’explorer.
« Connais-toi toi-même et tu
connaîtras et les dieux et l’univers »
; nous devons donc éveiller notre conscience à ce
qu’elle est ; pouvoir jeter un œil critique sur le monde
extérieur et sur notre monde intérieur afin de
prendre nos décisions avec notre libre arbitre. Nous voyons
le monde extérieur avec nos sens mais également
avec une charge affective plus ou moins importante. Il suffit de voir
les renseignements fournis par des témoins
différents d’un même accident pour
appréhender la relativité du vécu.
Nous cherchons donc à nous libérer et
à connaître cet inconscient afin
d’élargir notre champ de conscience et d’avoir
accès à la vie avec la raison comme avec le
cœur.
Notre inconscient, rendu conscient de lui-même, peut jeter un regard critique sur sa propre évolution, il peut également en infléchir la course par des actes délibérés. Le chemin initiatique permet l’acquisition de connaissances sur les voies évolutives de la vie. Encore faut-il les vivre dans notre monde intérieur, et non les écouter comme un récit. En effet, ce qui importe, c’est la transformation intime qu’elles produisent et non le souvenir mental qu’elles peuvent laisser. Ces chemins proposent une sélection d’épreuves donnant une transformation intérieure des hommes en vue de leur réalisation.
Après nous avoir donné les outils et indiqué la méthode, après avoir plongé au plus profond de notre être afin de tailler notre pierre, notre élévation au grade de Compagnon nous a montré que, maintenant nous pouvions remonter à la surface et nous servir de nos sens afin de parcourir le monde. Sur le chemin de la Perfection, on nous a fourni une devise : « Gloire au Travail ». La première sur notre chemin initiatique. L’Exaltation nous raconte la légende d’Hiram, notre maître qui a préféré la mort à la compromission. « Ainsi périt l’homme juste, fidèle au devoir jusqu’à la mort ». Le nouveau Maître, dans lequel revit Hiram, devra donc avoir le même comportement.
Dans notre initiation au 4ème
degré, le TFPM nous accueil en nous disant que nous
allons, dans cette Loge de Perfection, accomplir un nouvel
apprentissage. Le but est la recherche de la parole perdue. Un des
thèmes majeurs de ce degré
est le Devoir, notion qui est affinée par rapport
au précédent degré lors du
4ème voyage. LEIBNITZ disait que le Devoir était
la recherche de la Perfection.
Le MS est un Lévite ; il fait partie de la classe
sacerdotale, prêtre gardien de la Tradition et du Rite. Il
doit intégrer la libération de l’esprit
provoqué par sa mort récente pour devenir
lui-même porteur du temple intérieur et tendre
vers un degré de spiritualité
supérieur.
Le chemin de Perfection passe donc par l’accomplissement des devoirs et la recherche de la parole perdue. Cette quête a-t-elle une fin ?
L’initiation au 4ème signale que le MS ne
doit pas se laisser distraire de son devoir et que rien ne doit le
détourner de sa quête ; il fera
néanmoins attention à ne pas avoir
d’œillères. A trop se concentrer sur un sujet, on
peut en venir à ne plus s’intéresser à
ce qui se passe au dehors.
Il faudra donc au Lévite savoir équilibrer sa
recherche profonde de la perfection avec le monde profane, rester
ouvert aux autres, aux idées.
Tout à l’heure, en guise de boutade, j’ai dit que le néophyte avait été mis en présence de la perfection dès son initiation en se retournant et en se voyant dans le miroir, mais, pour une fois, nous essaierons de découvrir le symbole derrière la boutade. Tchouang Tseu ne disait-il pas : « L’homme parfait use de son esprit comme d’un miroir ; il ne prend rien, il ne refuse rien, il reçoit mais ne garde pas » ?
TFPM
J’ai dit.
Bibliographie :
BRENER Pierre : « Démarche
initiatique et perfectionnement » in Ordo
ab Chao n°36 pp 7-34
COHEN Andrew : « La promesse de perfection ».
livre. Ed. ALTESS : mai 1999
DELUMEAU Jean : « Des religions et des
hommes ». Livre. Ed. Livre de poche. Juin
1999
DUB Bernard : « Le Devoir conduit-il
à la Vérité ? ».
Planche 1999.
HENDLIN Steven J. : « Les
pièges de la perfection ».
Livre : Ed. Anne CARRIERE : nov. 1993
JAMEUX Charles : « Perfection
maçonnique et spiritualité »
in PVI n° 76 pp 3-25
RITUEL DE M S : 4ème degré.
U.G. : « Le dos au mur
». Livre. Ed. les deux océans. 1998.