Le devoir de transmettre

Auteur:

S∴ W∴

Obédience:
Non communiqué
Loge:
Non communiqué

Revenons sur ce meurtre d’Hiram, meurtre commis par trois compagnons en quête des secrets du maître. Hiram a préféré renoncer à la vie plutôt que de dévoiler son secret. Hiram était sous serment, cette loi du silence qui est aujourd’hui scellée par le sceau de Salomon. Si Hiram avait donné le mot, la parole n’aurait pas été perdue, par serment par devoir, il ne l’a pas fait. Par sa faute la parole est perdue. Quelle est alors la véritable tragédie, qu’Hiram soit mort ou que la parole soit perdue ? Car après tout, qu’est ce qu’une clé sans la serrure, qu’est ce que le savoir sans le savant ?

Mais le constat est là on peut penser qu’Hiram a échoué triplement dans son devoir de transmettre.

Une première fois pour ne pas avoir confié ses secrets à une personne de confiance et capable d’accompagner ce savoir plus loin sur le chemin de l’humanité. On pourrait faire semblant de croire qu’il a manqué de temps, qu’il n’avait certes pas prévu son assassinat et qu’il a raisonné sans penser à une mort soudaine comme tous ces gens qui se croient immortels, indispensables et ne trouvent jamais d’interlocuteurs prétendument dignes de comprendre ce qu’ils disent.

On pourrait aussi penser qu’il n’a pas eu la modestie de se créer et reconnaitre comme tels des égaux, des gens avec qui il puisse partager ses secrets, ce qui peut faire penser qu’il était un piètre maître pour ne pas avoir su les identifier, les former.

Ou tout simplement il n’a pas trouvé d’égaux dignes de partager son secret, ou tout ou moins qu’il n’estimait pas dignes de pouvoir partager ses secrets parce qu’il avait une trop haute idée de lui-même et de sa connaissance pour que ses disciples puissent en être dignes. Leonard de Vinci ne disait il pas « piètre disciple qui ne dépasse son maître » Hiram en considérant que son savoir n’était pas transmissible s’est mis au niveau du divin, il est sorti du registre des hommes comme si il ne pouvait transmettre que par sa mort, cela pourrait rappeler une autre mort, celle d’un certain Christ ou autre Osiris et leur éventuelle résurrection sous d’autres formes. Le seul enseignement d’Hiram est alors « vous ne pouvez pas me remplacer ! »: Ce qui est l’inverse de ce que nous faisons ensemble dans nos tenues : nous sommes tous des colonnes du temple une disparait les autres continuent l’œuvre. Cette mort introduit un dogme celui d’un maitre plus éclairé : Hiram est le maître d’œuvre d’un temps maçonnique qui ne s’est pas encore dégagé des mythes chrétiens.

Hiram n’a pas non plus de discipledigne d’être cité pas même comme exécuteur testamentaire. Il faut forcément passer sous le joug du politique du moment : « Salomon ». Par ce geste, le savoir est réduit à être un valet de la puissance politique et non reconnu comme ce qu’il est au dessus de toutes les contingences temporelles. Hiram trahît ses idéaux par et dans sa mort.

Sa deuxième erreur fut de ne pas avoir organisé sa succession. Il a gardé égoïstement pour lui ce que pourtant un de ses maîtres lui avait transmis, un maître qui a lui au contraire pensé à transmettre sa connaissance. Il n’a pas partagé ses secrets, banalement et humainement, pour garder le pouvoir et pour que les honneurs de la construction du temple lui reviennent personnellement.

Sa troisième erreur a été de ne pas prévoir les effets pervers du désir de connaissance sur les mauvais compagnons. Il a éveillé sans s’en rendre compte des sentiments de frustration et de jalousie de la part de ceux qui sentaient son non penchant pour le partage.

Le mythe de la parole perdue est inauguré lorsque les neuf maitres déterrant le cadavre proposent comme nom substitué le premier mot qu’ils entendront quand ils mettront au jour Hiram. Les maîtres comme Hiram ont refusé la transmission et pour brouiller les pistes en inventent un nouveau « moha bon » et ils y ont bien réussi. De la signification de ce mot, on se perd en conjonctures. Certains de penser que Moab signifie le père du fils et BEN ou BON qui veut dire Fils du Père. Moha bon serait aussi le fils d’une femme veuve de la tribu de Nephtali, et son père était Tyrien. Devenu ouvrier en Airain, il était rempli de sagesse et d’intelligence, et de connaissance pour faire tous les ouvrages et rentra au service du roi Salomon pour construire les deux colonnes d’airain de son temple. Moha bon aurait été aussi le nom du premier Maître à découvrir le corps d’Hiram sous l’acacia. Bref, on voit bien qu’Hiram, que l’on aurait pu penser de bonne foi, transmettre un mot non pas substitué mais un mot qui tente de révéler des secrets à des maçons qui ne le comprennent visiblement pas. On peut imaginer un Hiram inattentif ambigu qui ne se rend pas compte que ses messages sont mal entendus par des disciples qui n’ont pas son niveau et qui ne se met pas suffisamment à leur portée. Tel Einstein qui décrivant sa théorie ne se peut se faire comprendre que par deux personnes au monde.

Maintenant la parole est perdue quelles en sont les conséquences.La parole disparait et le monde est plongé dans les ténèbres, il est muet…
Est-ce que cela nous aide, nous maitres secrets, à rester dans le deuil, l’affliction et le silence. Ne serait il pas plus fructueux d’échanger entre nous et de trouver la solution pour la retrouver ?

La parole ne circule plus, certes. Ainsi cette parole perdue rentre en dialogue permanent avec le silence. Le silence est en effet, un moyen privilégié pour mettre en conscience le contenu mystérieux de l’inconscience. Cela s’appelle la réflexion : il faut d’ailleurs ici prendre un temps de pose sur le jeu de mot qui donne à réfléchir deux pistes réflexion et réflechissement, faisant de nos processus de pensée les jumeaux de notre attitude devant le miroir.

La verbalisation est le moyen inévitable pour que les choses s’entendent. La prise de parole réglementée que nous connaissons bien, permet à chacun d’entre nous de s’exprimer sur un symbole. Ce n’est plus l’individu qui parle mais ce que nous sommes tous qui s’exprime. A la différence du silence qui provoque la réflexion sur le sens, la parole ouvre le sens à travers les mots ! On voit bien que par la parole, les significations pleuvent mais le sens peut s’égarer. C’était une première piste.

La deuxième piste est qu’en se retranchant dans le secret, on interprète le secret comme étant le silence sauf que le secret n’est pas le silence. Le silence est admettre de ne pas révéler un secret mais il a un effet pervers, il dévoile immédiatement l’existence même du secret et par là même le désir très humain de sa violation.

La parole est perdue nous venons de perdre le dernier locuteur, le dernier qui sait parler toutes les langues et nous n’en connaissons aucun autre.
Quand on est lillois, on ne connait qu’un mot pour décrire la neige, quand on est savoyard on en connait trois ou 4 quand on est inuit on en connait dix huit si nous perdons les Inuits nous perdons quelques mots, si nous perdons le dernier lillois nous perdons la parole.

Le 4ème grade nous met dans les conditions du secret que nous assimilons au silence, il nous fait perdre l’occasion d’échanger tous ensemble afin de reconstituer les bribes d’information que chacun d’entre nous détient qui nous permettrait de reconstituer ensemble la parole perdue. Et pourtant nous savons que depuis la Renaissance, aucun homme ne couvre l’ensemble des savoirs humains, il n’existe que dans l’échange de plusieurs hommes, Hiram a oublié cette l’humilité que l’on acquiert en passant la porte basse.

L’angoisse des mauvais compagnons qui enterrent à la hâte Hiram, est la même que celle qui habille le chagrin des maitres secrets. Etreints d’un désir de réparation somme toute logique après un deuil, ils sentent l’apparition d’une culpabilité toute naturelle.

Les maitres secrets empreints de culpabilité vont se mettre à la recherche de la parole perdue avec acharnement, avec soumission même ; les mots même du rituel, « travailler à ce but en suivant imperturbablement la route du devoir »le devoir est pour nous aussi inéluctable que la fatalité aussi exigeant que la nécessité, aussi impératif que la destinée. L’angoisse et la culpabilité se sont transformés en devoir, qui mesure bien le sentiment négatif initial. Ce sens du devoir devient pesant, obligatoire, obligeant à suivre aveuglément la route du devoir au point d’oublier soudain de construire le temple et de garder l’arche d’alliance. N’y a-t-il pas là lieu à dérive ? Embrigadement et sectarisme, il faut y prendre garde, ce n’était surement pas le vœu initial des maçons.

Notre maître secret est en proie à la solitude. Il s’enferme dans son œuf philosophique clos hermétiquement du sceau de Salomon. Il se plait à utiliser un langage symbolique codé, compréhensible seulement par les adeptes, pouvant aboutir à une doctrine incompréhensible, indéchiffrable et inaccessible à l’exception possible de quelques très rares initiés. Cette manière de faire est elle la bonne clé qui mène aux lauriers de la victoire ou n’est ce pas la façon la plus sûre d’enliser le savoir dans l’obscurité de ceux qui eux-mêmes ne les ont pas totalement maitrisés et n’en conserveront que la part la plus visible l’habillage occulte et non la compréhension lumineuse ? J’aime à penser que les êtres humains ne vivent que par les rapports qu’ils entretiennent avec les autres. « Souvenez vous que vous ne serez jamais initié que par vous-même » le mot est rude pour le maçon issu de sa loge symbolique qui a été pénétré de fraternité, de bienveillance, d’entre aide et solidarité, pour qu’il comprenne mieux que dans la quête spirituelle, dans la route du devoir, il est face à lui-même. Ce qui signifie que tout frère qui travaille seul progresse sur le chemin, faire une planche est l’exemple qu’elle est moins un exposé que d’apprendre véritablement sur soi même. Par ailleurs, On ne peut demander à un franc maçon de réagir à égale intensité aux symboles, il faut que les symboles soient nombreux, trop nombreux, afin que chacun puisse suivant son tempérament puiser dans ceux qui l’aideront à progresser et délaisser les autres. Mais ne perdons jamais de vue que les personnes qui partagent un but commun et ont un sentiment d’appartenance l’atteignent avec plus d’aisance et plus rapidement que celles qui cheminent seules et que le succès dépend du travail d’équipe chacun son tour assurant les taches ardues et partageant aussi à tour de rôle le lourd fardeau de la charge du pouvoir tel les oies qui en bande savent se relayer à la tête de l’escadrille pour alléger le vol.

Quand le néophyte renait, il n’est pas un nouveau né, il renait en Hiram et donc dans un personnage de vieux sage. Cette re-naissance annonce bien le travail de la loge de perfection, construction du temple, sacrifice, parole perdue et palingénésie, développer un travail de qualité, un travail qui a pour résultat le changement de l’individu dans le sens du développement spirituel. Sans remise en cause de soi même, sans changement intérieur, le travail sur les symboles se réduit à un bavardage de salon.

Quelques tenues par an ne peuvent à elles seules être le moteur de l’évolution spirituelle. Elles ne sont tout au plus qu’un ferment, et il n’est pas de parcours spirituel qui ne demande un effort important sans penser pour cela que nous devons devenir une communauté monastique ou des anachorètes du désert mais ceux qui chaque jour, s’investissent dans la voie travaillent forcément beaucoup. La glorification du travail au grade de compagnon est bien plus comprise comme un appel au travail profane plus que spirituel, le maitre secret, lui ne laisse pas planer l’ambigüité, « malheur à qui accepte une charge qu’il ne peut porter », la loge de perfection est aussi l’école du travail.

Il me plairait de vous raconter une autre légende qui nous vient de la chapelle Roslin située au beau milieu de l’Ecosse. Un maître maçon entama la réalisation de ce qu’on nomme aujourd’hui le pilier de l’apprenti, jusqu’au jour où se sentant incapable de terminer, il partit en voyage d’études à Rome afin d’améliorer ses compétences. Pendant son absence, son apprenti termina lui-même l’œuvre, ce qui déclencha la colère du maître-maçon qui tua l’apprenti en rentrant de son voyage.

Cette légende nous montre bien que le maître n’est qu’une ouverture qui nous montre le ciel. Nous lui en sommes tous reconnaissants parce que sans cette fenêtre ouverte, nous serions restés entre nos quatre murs, mais il nous faut passer à travers le maître et aller plus loin. Au début, nous avons l’impression de nous prosterner devant le maître car le ciel nous est encore inconnu. Mais Le travail d’un maître authentique consiste à devenir graduellement superflu pour le disciple. Le maître nous aide d’abord à créer des liens avec lui, puis il les dénoue lentement. Le maître n’est qu’un doigt pointé vers la lune. Si le doigt nous fascine, comment allons-nous découvrir la lune ? – Citation Quand le sage désigne la lune du doigt, le fou regarde le doigt.

Quand le disciple se sentira toujours ignorant après avoir accumulé des masses d’informations et qu’il restera plongé dans l’obscurité malgré tout son savoir, il aspirera à trouver le maître, celui qui est en lui. Le talent du Maître intérieur consiste à nous hisser lentement, progressivement hors de l’abîme de notre inconscience, aidé de tout le système de nos symboles. Mais ces symboles peuvent s’avérer néfastes s’ils nous imposent « ce qu’il faut penser » et non le « comment penser librement ».

le maître, de tous côtés, est enjoint de « transmettre ». Le disciple ne peut grandir sans maîtriser les langages fondamentaux des maçons, sans intégrer les règles fondatrices de notre institution. Mais l’impératif de la transmission, peut conduire le maître au bord d’un autoritarisme entre le passage en force envers quelques-uns et l’exclusion des réfractaires. C’est que la transmission ne doit pas « fabriquer » mais doit accompagner l’émergence d’une liberté. Le maître ne peut pas, non plus, renoncer au projet de permettre l’accès de tous aux formes universelles de la maçonnerie.

La transmission, c’est emprunter à ceux qui savent déjà pour donner à ceux qui ne savent pas encore, en rajoutant ce que l’on sait. Il me semble que pour pouvoir donner, il faut avoir pris, et maîtrisé. Sinon, le simple fait de répéter génère le phénomène connu de la copie de la copie toujours moins bien que l’original. Pour que cette transmission se fasse dans les meilleures conditions, il ne faut pas tomber dans ces trois pièges :

1) Croire que la transmission ne peut être faîte que par une seule personne et en une seule fois.
2) Chercher à tout prix l’origine, la considérant comme la plus aboutie.
3) Considérer que personne aujourd’hui n’est capable d’arriver à la cheville de celui qui défend telle ou telle théorie.

Le premier point me fait penser à la mortalité des êtres, le second point me fait passer de la tradition à la modernité, le troisième point m’interroge sur le sens donné à ma vie. La Franc-maçonnerie est avant tout un modèle, un exemple, un paradigme, une discipline. C’est tout d’abord la forme que nous devons transmettre. Le contenu, l’influence spirituelle, c’est nous qui la lui conférons.

La franc-maçonnerie est peut-être une école dans laquelle nous sommes tous et tout à la fois élèves et professeurs. Une école qui enseigne ce qu’elle cherche : – L’amour universel. Pour le chercher, il nous faut se poser des questions, pour le trouver, il nous faut répondre à ces questions. Et là comme ailleurs certains cherchent d’autres trouvent…

Le rituel est peut-être une mise en condition, à la manière d’un mantra, un étalonnage nous permettant d’échanger sans comparer, sans justifier, sans se positionner. Libres de toute attache nous revenons à la source de la raison.

Après avoir dit tout d’abord il y a un centre, puis je suis au centre, nous devrons pouvoir dire maintenant, je suis le centre. Comment peut-il y avoir une doctrine qui nous conduirait vers nous même, nous sommes tous si différents.

À mon sens : après la terre (c’est-à-dire le corps), l’Eau (c’est-à-dire les émotions), l’air (c’est-à-dire l’intellect) la nature ignée doit être explorée. Pour ce faire je ne pense pas qu’il y ait des échelles qui soient meilleures que d’autres, mais il me semble difficile de monter sur toutes les échelles à la fois, chacun doit choisir la sienne et finira par retrouver les autres au bout du chemin quoi qu’il arrive, Le Principe ne pouvant être multiple.

Il me semble que définir tout ce qu’englobe la franc maçonnerie est au mieux une gageure, et au pire un crime affreux, à moins que cela ne conjointe au mythe et au symbole. La vraie tragédie est que nous avons eu un Hiram génial mais incapable de transmettre. Hiram aurait du être un meilleur maitre il aurait du être beaucoup plus vigilant à son aptitude à transmettre.

Les rites balisent les abords de la piste, nous transmettons leur pratique, en assurons l’entretien ainsi que les conditions de réception, mais pas l’envol, celui pour lequel tout maître ne doit donner que l’impulsion. La vie est assez grande pour se débrouiller toute seule dès qu’elle dispose d’un peu d’espace entre chacune de nos définitions définitives et définissantes qui n’enferment que nous mais nous laisse notre propre espace de liberté laissant là hors du champ conscient le maître qui attend pour réapparaitre que cet espace existe enfin. Tout ce que je peux pour ma part espérer transmettre, c’est la trace du maître dans ma conscience, dans la liberté qu’elle procure, et dans son respect qui s’impose à moi. Et m’en tenir à cette interrogation de Goethe « Qu’est-ce que ton devoir ? C’est L’exigence de chaque jour ».

T F P M j’ai dit.

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