La Recherche du Devoir
Non communiqué
Depuis mes premiers pas en Franc-Maçonnerie, le ou plutôt les devoirs se sont imposés à mon esprit. Déjà dans le Cabinet de Réflexion, mon testament philosophique me faisait réfléchir sur mes devoirs vis-à-vis de Dieu, de moi-même, des autres et de la Patrie. Plus tard comme Apprenti, ce fut une pléiade de devoirs qui me furent prescrits : envers le GADLU, envers la Loge, envers l’Ordre et envers mes Frères et Sœurs, le devoir du secret sans compter le devoir de silence qui me fut ordonné en loge. Comme Compagnon, ce fut une nouvelle batterie de devoirs qui me furent enjoints : l’assiduité, la ponctualité, l’activité et d’autres plus complexes comme la connaissance de soi, la domination de soi et la clairvoyance. On m’y rappela le devoir du secret qui me suivra tout au long de mon chemin.
Lors du passage au 4ème degré, ce qui devait s’imposer auparavant comme une évidence – je pensais avoir compris que j’avais des devoirs – me fut ré-asséné comme un coup de massue : c’était loin d’être fini ! Le mot « devoir » est répété pas moins de 16 fois durant la cérémonie de passage. Ceci compte non tenu des références indirectes à certains d’entre eux associés à ma nouvelle fonction de Lévite ; la première fonction véritablement sacerdotale et chevaleresque.
Ces messages sont puissants : Ce Devoir est « inflexible comme la fatalité, exigeant comme la nécessité, impératif comme la destinée »… c’est « un impératif catégorique auquel je ne peux me soustraire en aucune façon ».
A ce stade de la réflexion, trois évidences commencèrent à s’imposer à mon esprit : Pas une seule fois il n’était fait mention des « Droits » qui paraissent pourtant le pendant naturel du ou des devoir(s) qui m’étaient demandés quand ils ne m’étaient pas imposés.
Ma liberté individuelle dont la marche du Compagnon fut l’un des premiers symboles me paraissait sérieusement compromise.
Le terme « Devoirs » au pluriel était devenu « Devoir » au singulier ce qui tendrait à me suggérer qu’il y en aurait un qui serait plus fondamental que toutes les autres, un devoir que j’appellerai « capital ».
Que dire de l’absence de la moindre mention des « droits » du Franc-Maçon ? Tout simplement que les droits en question émanent du fait que les devoirs sont réciproques : « ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’il te fasse » et « fais aux autres le bien que tu voudrais qu’ils te fassent » m’a-t-on dit dès l’initiation reprenant les enseignements que Confucius prodiguait déjà il y a quelque 2500 ans.
Et ma liberté individuelle dans tout cela ? Il me suffira de me rappeler les termes de mon serment : « Je fais, librement alliance avec mes Sœurs et mes Frères » …A tout moment, il m’a été donné la possibilité de me retirer.
Bien qu’ici faudrait-il peut-être commencer par s’accorder sur ce qu’est la liberté. Les philosophes sont divisés sur le sujet : Descartes nous dira qu’à tout moment nous pouvons décider entre deux jugements contradictoires, Spinoza et Nietzsche nous disent que nous sommes libres parce que nous ne connaissons pas les vraies causes de nos désirs et de nos sentiments et Kant quant à lui, n’ayant apparemment pas d’explication à proposer en fit un postulat : il faut croire à la liberté pour croire à la possibilité d’agir par devoir.
Je me suis engagé « librement » en Franc-Maçonnerie et nul ne m’imposa cette démarche. Oui : car je suis convaincu que j’avais le droit imprescriptible de ma démarche. Il n’y a dans mon esprit aucune contradiction entre mes devoirs « librement » consentis et mon libre arbitre.
Mais dans notre rituel de Memphis-Misraïm, on me parle d’abord de la « poursuite » du devoir, de la « grande route » du Devoir et que la caractéristique du 4ème grade est la « recherche » du Devoir et la volonté de l’accomplir. Notre rituel est parfaitement clair : « la Maçonnerie ne présente que des principes solides et une morale épurée qui tendent à rendre l’homme meilleur et plus utile à ses semblables, à lui faire connaître ses devoirs ». Voila qui me parait bien arrogant : cela me rappelle ces religions qui toutes déclament être les seules à détenir la vérité à l’exclusion des autres. Nous en Franc-Maçonnerie sommes les meilleurs…et pourtant nous ne sommes que des humains et la multiplicité de nos obédiences n’est que le reflet des batailles d’égos entre leurs membres…la cordonite à la vie dure ! Malgré cela, s’il est bien vrai que nous avons tous été un jour déçu par un Frère ou une Sœur je suis convaincu que jamais nous ne pourrons dire que nous l’avons été par la Franc-Maçonnerie.
D’aucuns nous auront dit qu’il est plus facile de faire son devoir que de le connaitre…au moins notre rituel nous indiquera que la Connaissance du Devoir complet est la Parole perdue ou l’inverse ce qui revient au même en moins clair. Il me paraît néanmoins clair que nul ne peut connaître et à fortiori faire son Devoir, s’il n’en a pas, en amont, étudié les préceptes, c’est-à-dire tenter d’appréhender ces devoirs qu’il incombe à tout humain de connaître de part la loi morale que nous appréhendons toutes et tous, et par suite tenté d’y conformer sa vie.
Sur ce chemin que j’ai entrepris de gravir, il n’y a pas de place pour mon égo. Le devoir a une valeur intrinsèque. Il n’a de valeur que parce qu’accompli par autodiscipline sans plus d’arrière pensée que le bien de l’autre. La nuance est subtile mais importante : l’essentiel est moins que le travail soit finalement bien fait que l’autre ait appris à le faire. Confucius – encore lui – nous enseigna de placer avant tout le devoir et de placer au second plan le fruit que l’on en obtient : « si un homme à faim, ne lui donne pas un poisson mais apprends-lui à pêcher » – le second devoir étant clairement plus difficile à faire que le premier – et il avait ajouté : « agis avec gentillesse, mais n’attends pas de la reconnaissance ». Lors de ma cérémonie de passage, il me fut rappelé que la j’aurais à rechercher mon devoir avec la ferme volonté de l’accomplir quel qu’il soit, sans songer à une récompense, pour la seule satisfaction de la conscience.
Nos philosophies occidentales ont ceci de commun que nous avons une Loi Unique et Multiple, qui est que toute cause à ses effets et que tout effet à sa cause ce qui ipso facto « démontre » l’existence de Dieu, comme étant la cause première de l’Univers. On pourra remarquer ici que les philosophies orientales considèrent que le tout est le créé et l’incréé et certains physiciens modernes que l’univers s’est étendu en lui-même et donc qu’il n’a nul besoin d’un dieu pour explication…mais ceci est vraiment un autre débat…et j’adorerais certains de mes frères et sœurs plancher là-dessus tant le sujet est passionnant…
Cartésiens de pensée nous sommes, comme le disais Hermès Trismégiste, « un tout dans cette conscience et en même temps une cellule dans un processus de croissance ». Le Tout eut une cause première et la Loi qui régit ce Tout en émane. Dans nos trois premiers grades, je me suis interrogé sur le « que sommes nous », le « d’où venons-nous » et le « où allons-nous ». En abordant les hauts grades, le changement d’axe et le positionnement qu’il a généré sur la spirale conique du développement spirituel me montra la voie vers une réponse possible à la quatrième question qui est « que faisons-nous ici » ?
Le GADLU a fait, si l’on y pense, quelque chose qui parait fondamentalement irrationnel – mais à ce niveau, le rationnel ne se définit ni ne s’explique – il nous a créé et en même temps, nous a donné le libre arbitre : le pouvoir de modifier son œuvre puisque si notre rôle pourrait bien être de la compléter et de la parfaire, nous avons aussi le pouvoir de la détruire.
Quel risque ! …Le grand Albert Einstein fit remarquer que : « Dieu ne joue pas aux dés avec l’Univers ». Non, le GADLU n’a pas joué aux dés, il a pris ses précautions, une assurance contre ce libre arbitre si destructeur dont l’espèce humaine a fait de si nombreuses fois la preuve dans son histoire : il nous a donné le don d’aimer. Ce don par lequel tout arrive, par lequel tout se peut, ce don qui transcende l’humanité, ce don qui permettra la fusion ultime à la fin du Temps et de l’Espace.
Mais il ne s’agit pas de la loi des hommes…mais de la Loi Unique et Multiple, celle qui vient de l’Un et s’applique à tout. Alors, je m’efforce de collaborer à mon très modeste niveau à parfaire l’Univers, à contribuer à l’Œuvre dans le domaine infinitésimal sur lequel je peux agir. Je m’efforce de participer à cette noogénèse dont Teilhard de Chardin parlait si bien, à la fusion de toute chose pensante en une seule entité, in fine consubstantielle avec l’Origine. C’est là ce que je conçois comme mon devoir premier, ce devoir capital dont tous les autres découlent.
Ce devoir m’est devenu une nécessité absolue dès l’instant où je me suis engagé sur le chemin de cette spirale conique qui culmine à l’Omega de l’Univers, au Principe Explicatif qui m’a conçu, à la Cause des causes. Sans me soumettre avec une totale liberté de choix à cette impérieuse nécessité de réalisation, jamais je ne pourrai gravir le chemin et je resterai à tout jamais sur le même niveau, revenant sans cesse à mon point de départ par un anneau de Moebius, irréversiblement refermé sur lui-même.
Mon devoir ici est d’être celui que je m’efforce de devenir – tout simplement et fort modestement de devenir le Porteur d’une étincelle de Lumière, cette lumière dont nous parle le Prologue de l’Evangile selon Saint Jean et qui donne à tous ceux qui l’ont reçue, le pouvoir de devenir enfants de Dieu, de connaitre la Parole Perdue…
Oui, c’est bien là mon Devoir capital.
J’ai dit, T F P M
J-M Ch