Promouvoir la justice

Auteur:

D∴ R∴

Obédience:
Non communiqué
Loge:
Non communiqué

Le Franc Maçon est un homme de devoirs. Le rituel du 4ème degré met un accent particulier sur l’obligation imposée au Maître Secret de remplir son devoir parce que c’est le Devoir car, ajoute le Rituel, « le Devoir est la grande loi de la Maçonnerie inflexible comme la Fatalité, exigeantcomme la Nécessité, impératif comme le Destin ».

A ce degré, il lui est assigné en particulier de « promouvoir la justice ».

Or, du jour de son entrée en Maçonnerie, la justice a imprégné la progression du Maître Secret.

Déjà au 1er degré, il est demandé à l’Apprenti de remplir ses devoirs de Maçon à savoir « fuir le vice et pratiquer la vertu en préférant à toutes choses la justice et la vérité ». Mais dans sa démarche, confronté à son ego, il lui est bien difficile de prendre à ce degré un autre repère que lui-même. C’est pourquoi le rituel ajoute :

« Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’il te soit fait à toi-même ».

« Fais aux autres tout le bien que tu voudrais qu’ils te fassent à toi-même ».

En tant que Compagnon, il a appris qu’« en décrivant une Equerre avec la main droite, il montre qu’il veut que la justice et l’équité soient toujours les seuls guides de sa conduite ».

Appelé à connaître le monde et à se connaître dans le monde, le Compagnon doit, en particulier, apprendre à se défaire de la contradiction entre ce qui, croit-il, devrait être et ce qui est en réalité. Il doit parvenir à voir les autres non tels qu’il souhaiterait qu’ils soient mais à les accepter tels qu’ils sont, c’est là un devoir de justice que le franc-maçon doit observer.

Au 3ème degré, le Maître Maçon a détecté les excès de son ego, gagné en lucidité sur lui-même et le monde qui l’entoure. Conscient et plus apaisé, il s’attache à comprendre les situations et à réduire les contradictions qui génèrent les conflits. Il lui est dit dans le rituel qu’il retrouvera toujours un Frère égaré entre l’Equerre et le Compas d’où il lui est recommandé en tant que bon Maçon de ne jamais s’écarter « car l’Equerre et le Compas, ajoute le rituel, sont les symboles de la Sagesse et de la Justice ».

Certes, le Maçon ressent et constate une évolution dans sa démarche entre le 1er et le 3ème degrés et notamment dans sa perception et sa pratique du devoir de justice. Mais cette évolution demeure dans la dimension horizontale. S’il y a bien progression, il n’y a pas élévation.

Or, lors de sa réception en Loge de Perfection, le Néophyte comprend par l’observation que sa démarche dans la forme, le contenu et sans doute l’enjeu, change de dimension.

Le décor du temple, la progression en Loge et l’emplacement des officiers lui sont inhabituels. Un bandeau symbolique voile sa vue, les décors de Maître Maçon lui sont retirés et le 3 Fois Puissant Maître d’ajouter que « ce qu’il a appris jusqu’à ce jour en Maçonnerie n’est rien à côté de ce qu’il lui reste à apprendre ». Une corde passée à son cou le ramène quelques années en arrière mais cette fois-ci non à la rencontre de l’homme-animal dont il doit se dépouiller mais à celle de l’homme-Etre.

De même, en tant qu’Apprenti, Compagnon puis Maître, il fut respectivement âgé de 3, 5, et 7 ans ce qui correspond à une progression arithmétique linéaire. Au grade de Maître Secret, il lui est annoncé qu’il est âgé de 3 fois 27 ans accomplis soit 3 puissance 4. Il vient de s’engager sur le chemin emprunté par l’homme vertical à la recherche de sa dimension divine.

Lorsque le 3 Fois Puissant Maître, à l’issue du 4ème voyage, lui annonce : « Ce que la Maçonnerie te demande c’est de promouvoir la Justice », il n’est donc pas surpris. En sollicitant son admission au 4ème degré, n’a-t-il pas préalablement souscrit aux Constitutions et Règlements et notamment à la Déclaration de Principe du Suprême Conseil pour la France du Rite Ecossais Ancien et Accepté l’engageant en particulier à « développer (son) goût de la rectitude, …(son) culte de la vérité, de la justice et de la liberté… »

« Promouvoir la justice ».

Le verbe « promouvoir » a pour origine le verbe latin « pro-movere » qui signifie « faire avancer, pousser en avant ». Par extension, « promouvoir » exprime aujourd’hui l’action d’encourager, de provoquer l’évolution, l’essor, le succès d’une situation, d’une qualité ou d’une personne.

L’adjonction de la particule « pro » au verbe « movere » renforce de ce dernier la puissance et la détermination dans l’action.

Quant à la justice, nous pouvons la définir

  • du point de vue moral
  • par rapport à l’égalité
  • par rapport au principe de conformité au droit positif (la loi) ou naturel (l’équité).

Au nombre des 4 vertus cardinales dont la force, la prudence et la tempérance, la justice apparaît comme la vertu fondamentale. D’après Bergson, elle englobe même la plupart des autres notions morales. Fondée sur le principe de la dignité de la personne, elle s’applique non seulement à nos rapports avec autrui et avec les groupes auxquels nous sommes intégrés mais aussi à la morale personnelle. En effet, celle-ci ne repose-t-elle pas sur le même fondement, à savoir cette valeur de la personne que nous devons respecter en nous-mêmes comme chez nos semblables ?

D’autre part, la notion de justice nous paraît liée à celle de l’égalité. Or, l’égalité humaine n’est évidemment pas une égalité de fait. Les individus sont inégaux physiquement, intellectuellement, moralement. Il s’agit plutôt d’une égalité de valeur entre les personnes.

En posant la personne humaine comme fin en soi, Kant donne à l’idée d’égalité son meilleur fondement. En effet, toutes les personnes humaines possédant une dignité qui leur est propre, sont également des fins en soi. Ainsi, ni les inégalités naturelles ni les hiérarchies sociales indispensables ne doivent aboutir à subordonner un être humain aux autres comme un moyen l’est à une fin.

Cela dit, il y a lieu de tenir compte de la nécessaire détermination des valeurs selon les différentes circonstances de l’existence humaine. A cet égard, Aristote a posé une distinction entre trois formes de justice :

  • la justice commutative qui préside aux contrats et aux échanges et repose sur l’égalité stricte des personnes et l’équivalence des biens échangés.
  • la justice distributive fondée non sur une égalité stricte mais sur la proportionnalité aux aptitudes et aux mérites de chacun.
  • la justice rectificative ou répressive pour la réparation des injustices commises dans le domaine civil ou criminel.

Le juste, dit Aristote, est une sorte de moyenne entre l’excès et le défaut. Inversement, l’injuste sera défini comme déficient et transgresseur. Dans « l’Ethique à Nicomaque », Aristote définit l’homme injuste de trois manières :

  • celui qui viole la loi
  • celui qui manque à l’égalité
  • celui qui prend plus que son dû et se rend coupable d’Ubris, faute fondamentale châtiée par les dieux dans la Grèce Antique…

Or, la 1ère injustice commise par les 3 mauvais Compagnons réside précisément dans la tentative de s’approprier plus que leur dû, motivée par un sentiment violent, lui-même inspiré par les passions et l’orgueil. La 2ème injustice perpétrée par les 3 Compagnons se situe à 2 niveaux. D’une part, ils violent les règles en voulant obtenir par la force la transmission du Mot Sacré et d’autre part ils violent la loi en assassinant Hiram.

L’organisation qui préside à la construction du temple est fondée sur un ordre qui admet l’inégalité notamment entre les Apprentis, les Compagnons et les Maîtres. Or, les 3 Compagnons se sont rendus responsables d’une 3ème injustice : le chaos et le désordre dans le déroulement de la construction du temple, expression de leur ignorance et conséquence ultime de leur fanatisme et de leur ambition.

« Vous n’ignorez pas, précise le 3 Fois Puissant Maître, qu’il est plus facile de faire son devoir que de le connaître ». Mais en l’occurrence, que doit donc faire le Maître Secret pour aller à la découverte de son Essence véritable dans une perspective transcendante ? Sur quoi doit-il agir ? Dans quelle direction aller ?

  • Il doit prendre soin comme le 3 Fois Puissant Maître le lui recommande, de « ne point se forger d’idoles humaines », de se garder de l’opinion d’autrui et ainsi de « ne pas donner le nom de Vérité aux conceptions humaines ».
  •  En effet, le Maître Secret sait que le travail au 4ème degré consiste en une remise en question qui privilégie l’intérieur à l’extérieur profane.
  • En outre, le Maître Secret a l’intuition que sa réflexion et son action sont nécessairement placés sous le signe de la conscience de son devoir d’élévation. Elle doit habiter, imprégner, inspirer chacun des actes de sa vie sur terre : 
  • ainsi, dans l’appréhension, l’écoute et l’accompagnement de ses Frères en Maçonnerie et en humanité
  • ainsi, dans l’exercice de ses devoirs d’homme et de franc-maçon
  • ainsi, dans le vécu de ces états éphémères de plénitude, d’unité et d’harmonie dont il a parfois l’intuition à travers le bandeau qui voile sa vue
  • ainsi, dans la lecture du rituel à laquelle il doit précisément donner un niveau élevé de conscience.

« Promouvoir la justice » relève aussi et ainsi de l’élévation de son champ de conscience.

  • Dans l’univers il y a unité. Prenant conscience qu’il fait partie de l’univers, le Maître Secret doit travailler à trouver en lui cette unité en s’imprégnant de la conscience que chacun de ses actes doit être en adéquation avec le plan divin et qu’à ce titre, chacun de ses actes doit être juste. Il doit s’efforcer de donner à sa vision et à son vécu de la justice, une portée universelle.
  • De même, le Maître Secret doit avoir à l’esprit qu’agir à l’encontre de l’autre revient à agir contre lui-même, que la recherche de son propre bonheur ne peut pas, ne doit pas se heurter au bonheur de l’autre et que son sens de la justice et de la vérité doit s’affranchir d’une vision recroquevillée sur son ego.

Ainsi, en lui demandant de promouvoir la justice, la franc-maçonnerie ne demande-t-elle pas au Maître Secret de promouvoir le juste qui est en lui ?

La justice dont nous parlons aujourd’hui dépasse donc de loin le nécessaire respect de la législation et la décision qui sanctionne tout manquement à cet égard.

La justice qui nous intéresse réside dans le choix résolu et la volonté infaillible du Maître Secret de remplir un devoir qui le dépasse, le transcende : le devoir d’emprunter la voie étroite qui le conduit de la vie ordinaire à la vie divine enfouie en lui tout en ayant conscience que chacun de ses actes est, dans cette perspective, en conformité avec le Plan Divin.

Le Maître Secret sait qu’il ne remplacera jamais Hiram Abif. Mais depuis son élévation au grade de Maître, depuis qu’avec l’aide du Vénérable Maître et des 2 surveillants il est passé de la dimension horizontale à la dimension verticale, il sait que l’esprit de Maître Hiram est symboliquement en lui, qu’il doit en avoir pleinement conscience et qu’il est temps de se mettre en chemin « sans songer à la récompense ».

Il se souviendra qu’« il n’est point besoin d’espérer pour entreprendre ni de réussir pour persévérer ».

Il aura besoin de la Clé d’ivoire, symbole de l’accès à la vérité à laquelle il sera peut-être admis un jour. En effet, le 3 Fois Puissant Maître ne lui annonce-t-il pas : « Je te couronne du laurier et de l‘olivier, emblèmes de victoire et de triomphe, prémisses de tes futures succès dans ta marche vers la Vérité ».

Ainsi, dans l’esprit de la devise de notre Ordre « Ordo ab chao, Deus meumque jus », il rejoindra cette déclaration extraite des Proverbes (X-25) : « Le juste est le fondement du monde ».

J’ai dit et écrit, T F P M

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