Il est dit que la Franc Maçonnerie vous a fait sortir du monde de l’ignorance, des préjugés, des superstitions ainsi que de l’erreur. Qu’en pensez-vous ?
Y∴ J∴
Cette phrase, nous l’avons tous entendu à la fin de notre premier voyage de réception au quatrième degré. Nous y reviendrons dans quelques instants. En relisant cette phrase, je me suis demandé plusieurs choses : que signifient ces mots et où les ai-je entendu ou lu pour la première fois ou bien quand les ai-je lu ou entendu de façon implicite ? Le moyen le plus simple pour me remettre les idées dans l’ordre a été d’abord de noter quelles significations je pouvais donner de ces mots, puis de relire les rituels du REAA en commençant par celui du premier degré, en toute logique.
Nous ne sommes jamais totalement ignorant. Nos acquis sont toujours là, mais ne s’agirait-il pas de remettre en question nos connaissances ?L’ignorance peut être un défaut de connaissances, de savoirs, du soit à une croyance, soit vraiment à un manque de connaissance. Elle est aussi un décalage entre une réalité et la perception de cette réalité. Quand on nous dit que nous sommes ignorants, sans le savoir dans un premier temps, nos certitudes sont malmenées. La prise de conscience de cette ignorance peut nous permettre d’évoluer. On peut reprendre ce concept dans l’esprit du XX° siècle, en distinguant l’ignorance savante de l’ignorance profonde ; la première étant celle de celui qui sait qu’il ne sait pas et la seconde celle de celui qui ne sait pas qu’il ne sait pas. Je citerais Montaigne : « L’ignorance qui se sait, qui se juge et qui se condamne, ce n’est pas une entière ignorance : pour l’être, il faut qu’elle s’ignore soi-même. »
L’ignorance fait souvent entrer dans le domaine des préjugés. L’homme ayant des préjugés est certain de ses propres opinions, provenant soit de mythes ou de croyances. Le préjugé est alors considéré comme une vérité absolue, indétrônable, c’est une vérité sans jugement, sans réflexion. Bien ancré dans des croyances, le préjugé pour beaucoup d’hommes est difficilement combattu. Albert Einstein a illustré ce fait en écrivant : »Il est plus facile de briser un atome que de briser un préjugé ».
Du domaine des préjugés, il est facile de passer au domaine des superstitions. Quelles peuvent être ces superstitions ? Ce peut être croire aux présages, aux signes prémonitoires, ne pas passer sous une échelle, ne pas croiser un chat noir, etc… C’est la croyance que certains actes ou évènement ont toujours une conséquence positive ou négative, ce que Freud pensait être un désir refoulé. Freud avait remarqué que le superstitieux interprétait toujours un évènement produit par le hasard pour guider ses choix.
Avoir des préjugés et/ou être superstitieux amène les erreurs qui sont dans ce cas actes ou comportements involontaires inadaptés à une situation rencontrée, actes ou comportements qui ne peuvent pas être conforme à la réalité ou à la vérité. Pourtant ne dit-on pas que l’erreur est humaine ? J’ai toujours considéré l’erreur comme nécessaire au développement qu’il soit social ou comportemental, en fonction des ses propres connaissances du moment, et que cette erreur devait être corrigée aussitôt. En pensant cela je rejoins Ernst Jünger quand il écrit : « Une erreur ne devient une faute que lorsqu’on ne veut pas en démordre ».
En Franc-Maçonnerie, de quelle ignorance s’agit-il ? Ou plutôt que nous demande-t-on de faire ? C’est de parfaire nos connaissances, c’est donc aller à la rencontre de quelque chose qu’on approfondit. A chaque moment, à l’initiation au premier degré du récipiendaire, puis dans la réception au second degré, dans l’élévation au troisième degré et dans l’initiation au quatrième degré, il est fait soit des allusions, soit des passages explicites à l’ignorance, aux préjugés et superstitions.
Au moment de l’initiation au premier degré, l’entrée du profane dans le cabinet de réflexion lui signale qu’il doit se détacher de toute illusion trompeuse, pour se rendre sensible matériellement à ce que doit s’accomplir en lui spirituellement. C’est une mort qui symboliquement doit supprimer tous les préjugés qu’il avait avant son entrée. Les yeux bandés, le récipiendaire est introduit dans le temple. Je cite un extrait du rituel lu par le Vénérable Maître : « Le bandeau qui vous couvre les yeux est le symbole de l’aveuglement dans lequel se trouve l’homme dominé par ses passions et plongé dans l’ignorance et la superstition ». Il y est bien précisé également un peu plus loin que les Maçons s’assemblent dans leurs loges pour mettre un frein salutaire à leurs passions. Lors des deux premiers voyages du récipiendaire il est de même précisé que le maçon doit triompher de ses passions et que l’expérience symbolique doit l’inciter à la sagesse. De la même manière, dans l’instruction au premier degré un rappel est fait : « L’homme libre est celui qui après être mort aux préjugés du vulgaire s’est vu renaître à la vie nouvelle que confère l’initiation ». Au premier degré, l’apprenti travaille sur sa pierre brute, sur lui-même. L’ignorance de son soi-même doit être travaillée, même si on en connaît un morceau. Cette connaissance n’est pas approfondie, elle n’est que parcellaire. On s’ignore en tant qu’être vivant. L’ignorance est combattue par les recherches ou sa recherche. On cherche à se comprendre. L’étude des symboles dans le temple, dans le rituel et dans l’écoute des autres amène l’apprenti silencieux à entrer dans le domaine des connaissances.
A la réception du second degré, l’apprenti est mis en possession des moyens et des objets de connaissance pour poursuivre le travail commencé en tant qu’apprenti, par des voyages qui représentent chacun les périodes d’études du compagnon. Le premier voyage s’accomplit avec le ciseau et le maillet, ciseau qui symbolise les connaissances acquises ; c’est aussi le précepte du « Connais-toi toi-même » que le compagnon a à poursuivre. Le levier du deuxième voyage, qui représente la loi morale dans la conscience et qui trace la direction de la conduite du Franc-Maçon, symbolise la lutte contre les préjugés et les superstitions. Au troisième voyage, il est fait mention de la recherche de la vérité, et implicitement la nécessité d’acquérir des connaissances. Citons le quatrième voyage avec l’équerre qui symbolise la justesse rigoureuse à appliquer dans le raisonnement et dans le comportement, et le cinquième voyage dont le thème est le travail. Connaissances, conduite du Franc-Maçon, préjugés, superstitions sont de nouveau mis en avant à ce degré. Le travail mis à l’honneur vise à perfectionner le Franc-Maçon. La possibilité de voyager qui est offert au compagnon élargit son domaine d’apprentissage. Il continue à apprendre, à ne pas se fier à ses préjugés mais à entrer dans le domaine de la pensée et de la réflexion.
L’élévation à la maîtrise porte sur la mort d’Hiram qui seul possédait le secret de l’œuvre en cours d’exécution. Dans le manuel d’instruction du troisième degré, il est précisé que le travail du maître est de, je cite : « combattre les préjugés qui s’opposent au développement des connaissances humaines, de briser le joug de l’ignorance, du fanatisme et de l’ambition déréglée et d’établir le règne de la liberté, de l’égalité et de la fraternité ». Comme on le voit, ce travail est un approfondissement des deux premiers degrés. La recherche de la connaissance se poursuit : il s’agit alors de chercher ce qui a été perdu, les secrets des véritables maçons, et rassembler ce qui est épars. L’âge du maître est de sept ans et plus, ce « sept » symbolisant la connaissance et le « et plus » rappelant que cette connaissance doit s’acquérir indéfiniment. C’est n’est plus prendre en compte ses aprioris, mais entrer plus profondément dans le domaine de la réflexion. Le maître maçon doit s’efforcer de se débarrasser de ses préjugés et de ses superstitions.
Au moment de l’initiation au quatrième degré, il est dit qu’un nouvel apprentissage va s’accomplir. C’est une nouvelle étape qui attend le maçon sorti du monde de l’ignorance, des préjugés et des superstitions comme le dit le rituel à la fin du premier voyage. Il est précisé que le maître secret doit décider lui-même de ses opinions et actions, qu’il doit être à l’écoute des autres, et que surtout il doit accomplir son devoir, la quête de la parole perdue. Fin d’une étape, début d’une nouvelle, le maître secret doit se montrer capable de construire ou reconstruire ses propres opinions et d’agir en conformité alliant une éthique de vie maçonnique et vie profane. Débarrassé de préjugés amenant des erreurs, il lui sera plus facile de poursuivre ses apprentissages.
Comme on vient de le voir, à chaque étape de la vie du Franc-Maçon il est fait mention de ces notions de préjugés, de superstitions. A chaque fois c’est un rappel ou une nouvelle précision de ce que le maçon doit faire et doit être. A chaque fois c’est un approfondissement qui doit être mis en œuvre.
Sommes-nous toujours assujettis à des préjugés ? Sommes-nous vraiment passés au-dessus d’eux ? Il en existe toujours au fond de nous, mais le maître maçon doit pouvoir les laisser de côté, voire en supprimer certains de ses pensées. Les préjugés sont des opinions sans jugement, mais je pense que certains peuvent être adoptés, ceux qui lorsqu’on raisonne sont en adéquation avec son propre jugement. Nous devons avoir nos propres opinions tout en respectant celles des autres. N’oublions pas néanmoins que certains préjugés apportent des erreurs qu’il est difficile de combattre. Il en est de même pour les superstitions. Je ne crois pas qu’elles soient totalement absentes quand on est maçon, on les connaît mais on n’en tient pas compte, on peut même s’en amuser. Mais devons-nous mettre au ban l’erreur ? La reconnaissance de l’erreur est sans nul doute un bon moyen d’évoluer. Le maître maçon ne doit-il pas avancer pas à pas sur un chemin semé d’embûches et par là même arriver à se tromper de temps en temps avant de revenir sur le bon chemin ? L’apprentissage de nouvelles connaissances ne peut se faire que lentement et ce sont certaines erreurs reconnues comme telles qui nous font progresser. Nous ne sommes pas des ignorants, soit, mais je n’oublie pas que nul ne peut prétendre avoir la connaissance absolue.
J’ai dit.