Le Secret
Non communiqué
Si l’on en croit le mythe de la genèse, l’histoire de l’humanité commence par un acte de désobéissance : la violation du secret primordial, celui de la connaissance du bien et du mal.
Adam et Eve, en le transgressant, perdront l’immortalité, mais deviendront humains. Ils auront accès à cette connaissance, et à la liberté.
Le secret fait partie de notre vie, il est en nous. Nous avons tous un jardin secret. Jusqu’à l’ultime, celui de notre mort, il va nous accompagner tout au long de notre vie.
Il est des secrets nécessaires, comme il existe de pieux mensonges
Il y a des vérités à ne pas dire, que l’on gardera secrètes. (Quelquefois, sous le maillet !)
Des secrets professionnels, ceux du corps médical, des hommes de lois, des hommes d’églises…
Des secrets de fabrication, s’étendant à l’ensemble des activités de l’industrie, du commerce et de l’artisanat, rappelant ceux du compagnonnage, où chaque corporation gardait jalousement ses recettes. Des secrets d’état, justifiant certaines dérives plus où moins condamnables. Et enfin, on peut citer le plus noble, celui qui ira jusqu’au sacrifice ultime, pour le préserver jusque dans la mort.
A travers l’histoire, le secret, la discrétion, le silence, sont au coeur de quasi toutes les sociétés initiatiques, mystiques ou philosophiques. Ces derniers puisent leur origine dans les pratiques des sociétés primitives, développés sur un terreau d’essence spirituelle. Ils sont au fondement des grands courants qui ont inspiré la Franc-.Maçonnerie opérative, puis spéculative, où l’adepte est initié aux mystères de nouvelles sciences, de nouvelles manières de penser et
d’ oeuvrer.
Pythagoriciens, gnostiques, mystiques, corporations de bâtisseurs et confréries, ont laissé leur empreinte sur la Franc-.Maçonnerie actuelle.
Il ne peut y avoir de Franc-.Maçonnerie sans secret. Il est à la base de notre cheminement. Il en est la l’âme, et la charpente.
Je me suis amusé à trouver quelques adjectifs, pouvant le qualifier. J’ai trouvé ! « Mystérieux, confidentiel, clandestin, occulte, caché, inexplicable, souterrain, voilé, hermétique, dissimulé, impénétrable, intime, insaisissable,
discret »…J’en oublie !!
Or, tous ces qualitatifs, s’apparentent également à la Franc-.Maçonnerie. Ce qui laisse à penser qu’elle n’est, que grâce au secret. Si ce dernier n’existait pas, elle serait une société comme beaucoup d’autres, qui se confondrait avec « l’establishment », et aurait perdu une bonne partie de sa vertu initiatique.
Le secret qui l’entoure, fascine et inquiète en même temps. On est toujours attiré par l’inconnu et le mystère a toujours été un moteur à notre curiosité.
Nul doute que le secret maçonnique ait intrigué nos ancêtres du 18e siècle, en contribuant pour une bonne part à la multiplication des loges. Certains d’entre nous ont d’ailleurs été attirés au départ par cette possibilité d’appartenir à une société basée sur l’élévation spirituelle et l’amélioration de l’homme, mais également par son aspect mystérieux.
Qu’en est-il de ce secret dont tout le monde parle sans réellement le connaître, à part les initiés, et encore !…
Le secret maçonnique a fait couler beaucoup d’encre, et créé des légendes déformant tristement la réalité. La plupart du temps, elles ont en commun de ternir la réputation de notre ordre. Elles lui attribuent notamment des activités diaboliques, complètement abracadabrantes, dues au fait que la Franc- .Maçonnerie n’est pas soumise à l’autorité, tant civile que religieuse.
La lutte ardente, qui oppose aux 18e et 19e siècles, l’église catholique romaine et la Franc-.Maçonnerie, donne l’occasion aux ultras des deux camps de s’entre-déchirer violemment. On a, tour à tour, mangé du maçon, et mangé du curé, au nom du dogme, d’un côté, et de la république de l’autre.
Les bulles d’excommunication des papes Clément XII en 1738, et Benoît XIV en 1751, visent justement ce secret, ne pouvant admettre l’engagement, par le serment prêté sur la Bible.
Rappelons qu’à l’époque, le monopole du pouvoir spirituel de l’Eglise interdisait la concurrence de mystiques échappant à son contrôle.
Le radicalisme de cette intolérance est sans doute à l’origine des accusations invraisemblables, et des élucubrations néfastes dont je parlais précédemment.
Aujourd’hui, la séparation de l’Eglise et de l’Etat, fait que nous sommes moins inquiétés. La mise en ordre du droit canon par Vatican II a rendu caduques les règles d’excommunication de plein droit. Et, malgré la compréhension de Jean XXIII et de Paul VI, l’intolérance du pape actuel, Benoit XVI peut déranger à nouveau certains Frères catholiques pratiquants, trouvant dans la F.M. une expression de leur religiosité.
N’oublions pas dans un triste passé, l’ostracisme nazi à notre égard, et sa suite de propagande, d’expropriations, de délations, d’arrestations, puis de déportations, de nombreux Frères.
Actuellement, le danger vient des médias, en mal de copie, où la F.M. d’une façon récurrente, est l’objet d’attaques ou de secrets dévoilés. Cousin de l’ésotérisme et du soi-disant pouvoir occulte, le secret maçonnique n’a pas bonne presse en démocratie, quand la franchise et la transparence sont au goût du jour.
Après ce petit aperçu historique, revenons à notre secret.
D’après Daniel Ligou, il existe plusieurs secrets en maçonnerie.
Celui de l’APPARTENANCE, celui des RITES et SYMBOLES, et enfin le plus important, car indicible, son PROPRE SECRET.
L’APPARTENANCE.
Le secret d’appartenance assure la liberté de chacun et de tous. Un maçon peut se déclarer, mais il lui est défendu de dévoiler la qualité maçonnique d’autrui, hors le consentement de l’intéressé. Cette règle, inscrite dans les constitutions d’Anderson, sécurise les membres, par rapport aux raisons citées plus haut, mais également, pour des motifs personnels, où professionnels.
Les RITES et SYMBOLES.
Bien que ce secret soit très important, car c’est toute notre démarche, notre vie en loge, nos phrases, mots, signes et attouchements, dont il est question. Ce secret, est plus un voile qu’une cuirasse. Des centaines de livres, de publications, sont à la portée de tous, dans certains magasins spécialisés ou sur internet. Tout y est expliqué, les symboles et leur interprétation, les différents rites et rituels, ainsi que les adresses des obédiences.
Alors, à part le respect de l’appartenance, si celui des rites et symboles n’est qu’un secret de polichinelle, où est notre secret ?
On peut répondre par la boutade connue « le secret en maçonnerie, c’est qu’il n’y a pas de secret ».
Et pourtant, il existe. Il est omniprésent lors de nos tenues puisqu’ il en est un des fondements.
Bien que les secrets de la F.M. aient été révélés depuis ses origines, les francs-maçons ont continué dans tous les rites et loges du monde, de s’engager à les conserver. Il nous accompagne à travers notre serment à chaque degré, symbolisé par le signe pénal s’y rapportant.
Celui de l’Apprenti : « Je préférerais avoir la gorge tranchée plutôt que de révéler indument les secrets qui m’on été confiés. »
Celui du Compagnon : « Je préférerais m’arracher le cœur plutôt que dévoiler etc. »
Celui du Maître : « Si je manquais à ce serment solennel, que mon corps puisse être coupé en deux … et surtout, la légende d’Hiram qui ira jusqu’au sacrifice suprême, afin de ne rien révéler aux mauvais compagnons.
Nos travaux se terminent toujours par la formule accoutumée : « Il ne nous reste plus, suivant l’usage ancien, que d’enfermer nos secrets dans un lieu sûr et sacré. »
Aujourd’hui, je suis parmi vous. Vous m’avez accepté en tant que « Maître secret ». Rien que cette dénomination, confirme l’importance de cette notion et du silence que je dois respecter, par l’apposition du sceau sur mes lèvres, lors de ma réception.
Mon parcours initiatique a commencé par le silence de l’Apprenti. Astreint à l’écoute, j’ai beaucoup appris. J’étais un enfant, je ne savais ni lire ni écrire.
Adolescent, à l’âge du Compagnon, j’ai commencé à m’exprimer et à faire quelques pas maladroits. Devenu adulte et Maître, il m’a fallut reprendre la parole, ce qui n’est pas si facile après un si long mutisme.
Aujourd’hui, parmi vous, je redeviens un Apprenti. Je retrouve le silence. Mais le silence du Maître secret est différent de celui de l’Apprenti. Autant ce dernier a pu me surprendre, autant celui-ci, m’est nécessaire. Je suis conscient que le peu appris, n’est rien par rapport à ce qui me reste à découvrir.
L’écoute est un cheminement intérieur, un tremplin pour progresser. Vous m’avez enseigné que le silence est une discipline du secret. Là aussi, j’ai fait le serment de ne jamais révéler ceux de ce degré.
Cette progression d’initiation en initiation, de grade en grade, de tenue en tenue, des rites, de la gestuelle et des phrases répétitives, est vécue collectivement en loge, mais ressentie individuellement.
L’alchimie intérieure de chaque maçon, elle, est incommunicable. Elle se rapporte à chaque personne qui évolue par rapport aux autres. Ma progression initiatique, je sais qu’elle est là ! Je ressens un changement par rapport à ma façon de penser, d’être. Je suis le même et pourtant différent. Mais je ne saurais l’exprimer. C’est mon secret, je l’approche, mais ne peux le définir. Nous avançons collectivement, mais notre vécu, lui, est individuel.
C’est cette individualité dans notre collectivité qui fait notre richesse. Chacune de nos pierres, pourtant différente, s’intègre dans le mur de notre fraternité, dans cette chaîne d’union universelle vers le mystère des mystères.
Toute la partie émergée de nos rituels, de nos symboles, accessible au grand public, livrée en pâture aux médias, c’est la partie humaine, terrestre, de la F.M. Ce sont les petits secrets. L’autre, le secret véritable, est de l’ordre du sacré, du spirituel, c’est la partie céleste. Une hiérarchie les unit vers le haut. C’est la progression sur la voie initiatique permettant de passer du terrestre au céleste, au prix de plus de connaissance, sans pour autant atteindre le secret en soi, mon PROPRE SECRET.
Je citerai Maître Eckart « Jamais tu ne connaîtras ce que tu dois connaître, pourtant tu pourras peut-être le vivre. »
T.F.P.M. Et vous tous MM.SS.J’ai tracé.