L’accomplissement du Devoir porté jusqu’au sacrifice

Auteur:

Non communiqué

Obédience:
Non communiqué
Loge:
de Perfection : NC
A la GLOIRE du GRAND ARCHITECTE de l’UNIVERS
Deus Meumque Jus
Rite Ecossais Ancien et Accepté
Ordo ab Chao
Au nom et sous les auspices du Suprême Conseil de France
Liberté – Egalité – Fraternité

Trois fois Puissant Maître, et vous tous, mes F, en vos degrés et fonctions.

L’histoire qu’on enseigne, l’histoire qu’on raconte, qu’on magnifie, qu’on embellit ou même qu’on invente, qu’elle ait un grand ou un petit H, regorge de héros, identifiés ou anonymes, « victimes du devoir », selon la formule consacrée par les plaques commémoratives.

Le commandant sombre avec son navire, le pilote refuse de quitter son appareil en perdition, pour éviter qu’il s’écrase sur une zone habitée, Au Mexique, le capitaine Danjou devient le symbole du sacrifice suprême, maintes fois répété dans l’épopée légionnaire par d’autres qui, à leur tour, ont « fait Camerone » selon l’expression consacrée.

Faits divers ou faits d’armes ne manquent pas, pour illustrer l’accomplissement du devoir porté jusqu’au sacrifice…

Puis le temps passe… On ouvre le ban, un ministre compassé pose sur un catafalque une décoration, puis rappelle en un discours émouvant que ce sacrifice ne fut pas vain. On referme le ban. On rentre chez soi. Les fleurs se fanent, les statues se patinent à la fiente de pigeon… On normalise. On banalise. On écoute Jacques Brel chanter :

J’aimerais tenir l’enfant de salaud qui a fait graver sous ma statue

« Il est mort comme un héros
Il est mort comme on ne meurt plus »

(…) « Moi qui suis parti faire la guerre
Parce que je m’ennuyais tellement
Moi qui suis mort à la guerre
De n’avoir pu faire autrement ».

On ricane, on relativise…on oublie…

On oublie jusqu’à tel nouveau récit journalistique, de paix ou de guerre, où l’on apprend que quelque part dans le monde, quelqu’un s’est sacrifié pour sauver d’autres vies.

Les questions affluent alors, soudainement, presque brutalement débarrassées de cette caution du temps passé qui les rendaient irréelles :

Qu’est ce que le devoir ?
Qu’est ce que le sacrifice ?

Et puis le Franc-maçon s’en pose d’autres : d’abord parce que c’est dans sa nature de se poser des questions : il est même là pour ça. Ensuite parce qu’il se souvient qu’il a un jour accepté, sous serment, de verser jusqu’à la dernière goutte de son sang, si la Franc-Maçonnerie venait à l’exiger de lui… Il est donc et sans jeu de mots, aux premières loges pour voir et pour méditer…

Qu’est-ce donc tout d’abord, que ce Devoir, surtout lorsqu’il est habillé d’une majuscule ?

Devoir

Le premier sens du mot est celui du verbe : devoir, c’est être redevable, être le débiteur de quelqu’un d’autre, avoir une dette à son égard.

Devoir…redevable…débiteur…dette… Difficile de définir le mot hors de lui-même, tous ces termes ayant en effet pour même étymologie le verbe latin debere : une particularité sémantique qui atteste le caractère universel de devoir. Et c’est un fait que chacun de nous, tout au long de sa vie, est à la fois le débiteur de l’un et le débité d’un autre. Et le monde se décline ainsi en un gigantesque enchevêtrement de dus, qu’il s’agisse d’argent bien sûr, mais aussi de toutes sortes de produits et marchandises, et encore et surtout, de sentiments et autres valeurs impalpables.

Je dois de l’argent ; je dois le respect, Je dois des excuses, de la reconnaissance, des explications… Bien d’autres dettes encore, parmi lesquelles le devoir est la forme la plus solennelle, comme c’est le cas pour les substantifs reproduisant le verbe à l’identique : Etre, Pouvoir, Vouloir, Paraître…

« Le » Devoir

Dans une fastueuse débauche de bronze allégorique que Déroulède n’eût pas renié, la statuaire de nos monuments aux Morts, unanimement dédiée aux soldats « morts au champ d’honneur », selon l’expression consacrée par diverses hécatombes, se veut symbolique de ce sacrifice consenti au nom du devoir patriotique…

Mais de quel devoir s’agit-il, puisque dans ce cas – discipline militaire oblige – il y a contrainte ? Et dès lors qu’il y a obligation induite par contrainte, est-ce bien la notion de devoir qui est en cause ?

Assurément non !

Car devoir suppose liberté, c’est à dire la faculté que j’ai de choisir entre plusieurs options, et qui me permet de remplacer la formule « je suis obligé » par : « je choisis », ou « je m’oblige à…»

Je note du reste que le Devoir, en ce qu’il me fait renoncer à mes plaisirs, mes satisfactions, mes instincts, constitue en lui-même un sacrifice, rendant pléonasmique de facto le sujet de cette planche…!

A moins, évidemment qu’il s’agisse d’un sacrifice plus grand, plus absolu, plus définitif que l’inconfort ou la contrariété…

Le devoir implique donc de renoncer à un comportement déterminé, voire instinctif, au profit d’un engagement librement accepté.

Le devoir, par la liberté qu’il nécessite, suppose de dépasser mes tendances naturelles pour m’affronter aux exigences d’une loi morale.

Agir par devoir, c’est agir librement, par obéissance à ma raison propre, l’obéissance n’ayant de sens que si je suis capable de désobéissance.

L’être qui consent délibérément à ce choix est qualifié de vertueux, la vertu étant le fait de privilégier l’universel sur les égoïsmes de sa propre nature. La vertu définit ainsi le Bien et le Mal, valeurs entre lesquelles la Morale fait le choix que l’on sait.

Fort bien… Mais facile à dire ! Car au-delà de quelques définitions simplificatrices, l’expérience quotidienne m’enseigne que le choix entre Bien et Mal, en ce qu’il a de manichéen, n’est aisé qu’a posteriori.

Comment en effet serais-je sûr d’un choix, qui ne sera jamais que la résultante de ma propre appréciation ? Je fais ce que je sens, ou ce que je crois être bien, et a contrario, j’évite de faire ce que je sens, ce que je pense être mal.

Mais ma conscience a-t-elle l’objectivité requise ? Surtout lorsque je sais ma pensée habile à trouver les arguments de mon confort, de mon égoïsme, de l’assouvissement de mes envies, et parvenir ainsi à me faire admettre le bien pour le mal et réciproquement.

Alors que me reste-t-il pour juger du bien et du mal ? Rien d’autre que ma morale, qui correspond à un ensemble de devoirs qui s’imposent à moi comme des obligations. Dans sa Critique de la raison pratique, Kant dit :

« Deux choses remplissent mon âme d’une admiration et d’une vénération toujours croissantes : le ciel étoilé au-dessus de moi et la loi morale en moi ».

Le même Kant, philosophe du devoir, pose qu’une volonté se détermine par devoir et non pas par intérêt. Dès l’instant où mes motivations sont intéressées, elles sont égoïstes et m’incitent à fuir la peine, la douleur, la contrariété, la contrainte, consécutives à l’action. Agir par devoir, c’est, au contraire, agir en fonction du bien universel.

Le Sacrifice

J’en viens à présent au sacrifice, que le dictionnaire définit comme « une offrande rituelle caractérisée par la destruction ou l’abandon volontaire de la chose offerte ». Sacrifier, étymologiquement rendre sacré, implique la cession d’une offrande, sans espoir de retour.

Que sacrifie-t-on ainsi, à qui ou à quoi ? Je ne peux répondre à ces deux questions sans répondre au préalable une troisième : pourquoi ? La réponse est rigoureusement parallèle à celle du devoir, ce qui atteste que l’un est l’expression la plus aboutie de l’autre.

Ce qu’on sacrifie obéit à une gradation allant du trivial au sublime. Le sacrifice de quelques pièces à une quête n’a pas le même sens, même à valeur égale, qu’un don spontané. Mais je peux également sacrifier mon temps, mon énergie, voire mon honneur. Et puis enfin, je peux me sacrifier moi-même ; sacrifier ma vie, soit en acceptant de mourir, soit en la consacrant entièrement à une cause, à un idéal.

A qui, ou à quoi va ce sacrifice ? A une personne, à un principe supérieur, qui peut être une cause, une idée. Il s’agit alors de l’abnégation, qui est le sacrifice de la personnalité.

« Tant qu’on n’a pas tout donné, on n’a rien donné ».

Sentence catégorique de Charles Guynemer, quelques jours avant sa mort. Quelle violence dans ces mots ! Quelle brutalité dans cette phrase qui met celui qui la dit comme celui qui l’entend, face à des responsabilités ultimes.

Qui peut dire : j’ai tout donné ? Pas moi, en tous cas ! Et qui oserait dire : à compter d’aujourd’hui, je prends l’engagement de tout donner ? Pas moi non plus… !

Et c’est pourtant l’engagement que j’ai pris ici même :

(…) Je promets et je jure de rester fidèle jusqu’à la mort à tous les devoirs que je suis requis d’accomplir : envers l’humanité, mon pays, ma loge, – envers ma famille, mon frère, mon ami, envers mon prochain ; et de ne jamais y faillir en cas de nécessité, détresse, danger et persécution.

Et au cas où ce ne serait pas assez explicite il m’est précisé que : « l’idéal de la Franc-maçonnerie est l’accomplissement du devoir porté jusqu’au sacrifice ».

Devoir que je dois être prêt à accomplir : « parce qu’il est le devoir, sans songer à une récompense, mais avec la seule satisfaction de l’approbation de ma conscience ».

J’ai le vertige.

Ou plus exactement, j’ai peur. Peur devant l’accumulation de ces engagements extrêmes que j’ai pris depuis le début de mon parcours maçonnique.

J’ai peur et quels moyens ai-je de surmonter cette peur ?

Me dire…toutes ces choses qu’on se dit pour se donner bonne conscience :

Me dire que ce ne sont que des mots, que tout cela n’est jamais que l’expression d’un langage symbolique à ne pas prendre au premier degré…

Me dire que vous tous, mes Frères, êtes passés par là et que vous avez su dépasser, surmonter…ou contourner cette même peur…et qu’il n’y a donc pas de raisons que je n’y parvienne…

Me dire, simplement que la réponse viendra plus tard… Avec le temps…

Tout cela ne fonctionne évidemment pas ! Ou pas complètement. J’ai peur et qui suis-je pour simplement prétendre vivre avec cette peur ? Pas un héros !

Et pourtant n’est-ce pas ce qu’on attend ici de moi, dès lors qu’on m’a coiffé d’une couronne de laurier, symbole d’honneur, gloire et succès et d’olivier, symbole de justice, paix, et sagesse ?

Me connaissant un petit peu, je juge, sans fausse modestie, ces qualificatifs très excessifs…et c’est un euphémisme !

Le héros, étymologiquement le demi-dieu – excusez du peu ! – sacrifie sa vie à la cause qu’il veut faire triompher. La guerre a ses héros, la science à ses héros, la charité à ses héros. Tous ceux qu’inspirent l’oubli d’eux-mêmes, le mépris du danger, l’amour de leurs semblables, le dévouement à leur cause, sont des héros. Tous ont en commun de demeurer indécelables jusqu’aux circonstances qui les révèlent : qui aurait pu voir dans le Jean Moulin d’avant la guerre, touche-à-tout talentueux, haut fonctionnaire brillant, esthète et artiste, le personnage emblématique qu’il allait devenir à partir de 1940 ? Probablement personne… Même pas lui-même !

Mais cet héroïsme n’est accessible ni à tous ni à tous moments : il ne se révèle – quand il se révèle ! – qu’à la faveur de circonstances extraordinaires et dramatiques évoquée plus haut.

Il existe par contre un autre héroïsme… Un héroïsme sans héros, pourrais-je dire qui est celui des serviteurs du devoir, consistant à refuser les séductions, sollicitations et autres tentations. Un héroïsme somme toute ordinaire et banal, celui du père de famille, que Péguy définissait comme « le héros des temps modernes ».

Cet héroïsme-là est imperceptible : c’est ce qui en fait la grandeur. Autant que la difficulté. Mais c’est lui, au final, qui me fournit en conclusion, le dénominateur commun de toute cette réflexion.

Cette conclusion la voici : toute morale, dès lors qu’elle est sincère, part de la compassion, qui n’est rien d‘autre que l’expression de l’amour, dont Jankélévitch dit qu’il est : « la seule obligation absolument suffisante, hors de toute raison ».

C’est par l’amour seul que le devoir perd son caractère contraignant, voire humiliant, au profit de la spontanéité, car il découle du don pur et simple.

Faire son devoir « parce qu’il le faut » ce n’est pas faire son devoir, car ce n’est pas le faire par amour. Même en ces temps troublés jusqu’au sacrilège, l’Homme ne saurait se résumer à une simple intelligence. Il est également capable, même s’il ne le perçoit que confusément, de s’élever jusqu’à l’amour universel, et donc jusqu’au sacrifice absolu.

Je voudrais pour terminer, lire cette prière, que certains connaissent déjà sans doute, peut-être pour l’avoir dite. On peut y remplacer le nom de Dieu par…ce qu’on veut.

Je m’adresse à vous, mon Dieu,
Car vous donnez
Ce qu’on ne peut obtenir que de soi.
Donnez-moi, mon Dieu, ce qui vous reste.
Donnez-moi ce qu’on ne vous demande jamais.

Je ne vous demande pas le repos,
Ni la tranquillité,
Ni celle de l’âme, ni celle du corps.
Je ne vous demande pas la richesse,
Ni le succès, ni même la santé.
Tout cela, mon Dieu, on vous le demande tellement
Que vous ne devez plus en avoir.

Donnez-moi, mon Dieu, ce qui vous reste,
Donnez-moi ce que l’on vous refuse.
Je veux l’insécurité et l’inquiétude,
Je veux la tourmente et la bagarre,
Et que vous me les donniez, mon Dieu,
Définitivement.

Que je sois sûr de les avoir toujours,
Car je n’aurai pas toujours le courage
De vous les demander.

Donnez-moi, mon Dieu, ce qui vous reste,
Donnez-moi ce dont les autres ne veulent pas,
Mais donnez-moi aussi le courage,
Et la force et la foi.
Car vous êtes seul à donner
Ce qu’on ne peut obtenir que de soi..!

Trois fois Puissant Maître, j’ai tracé.

Accès réservé aux abonnés

Cet article fait partie de l’espace privé de L’Édifice.
Abonnez-vous pour accéder immédiatement à la plus grande bibliothèque maçonnique sur internet

  • Plus de 5 000 planches véritables
  • Issues de plus de 100 obédiences
  • Du 1er au 33ème degré
Déjà abonné ? Se connecter