Le Chemin du Devoir conduit souvent à la Vérité

Auteur:

D∴ G∴

Obédience:
Non communiqué
Loge:
Non communiqué

Trois Fois Puissant Maître et vous tous mes Frères Maîtres Secret, il me faut reconnaître en préambule que le thème de cette planche m’a imposé une lecture très approfondie du Rituel du 4ème degré, connaissance qui pour moi s’est avérée indispensable si je voulais revivre, plusieurs mois après en raison de mes problèmes de santé, ma cérémonie d’initiation à ce grade. J’ai ainsi pu prendre conscience de la place qui revient à la notion de Devoir, très liée à la notion de Vérité dans la Tradition Maçonnique, à propos de cette allégation : « le chemin du Devoir conduit souvent à la Vérité ».

Ma motivation essentielle en tant que profane pour devenir Franc Maçon était une vague et présomptueuse volonté de participer au perfectionnement de l’Humanité. Lors de ma cérémonie d’initiation, j’ai été interpellé par des phrases choc telles que « la démarche maçonnique consiste à tuer le vieil homme qui est en nous, à renaître, à creuser des tombeaux pour les vices, à tailler notre pierre… » Et par une énumération de devoirs tels que les devoirs envers l’obédience, devoirs envers la règle, devoirs envers les Frères.

La formation suivie durant mon apprentissage m’a vite fait prendre conscience que toute volonté de perfection et d’accession à la Connaissance Spirituelle passe en tout premier lieu par la connaissance selon la maxime socratique « connais-toi toi-même » et le perfectionnement de soi même. Comme tous mes Frères, j’ai appris à tailler ma pierre, j’ai essayé de faire miens les outils spécifiques dont le maniement m’a été enseigné tout au long de mon cheminement vers la maîtrise, je suis passé de l’équerre au compas. J’ai ainsi appris la symbolique de l’équerre qui dicte la conduite morale et la droiture de la conscience intime et celle du compas qui ouvre notre esprit vers les autres par l’éthique du comportement, la mesure du verbe, la justesse et la concordance des actes. J’ai retrouvé d’autres devoirs dans l’initiation au 4ème dans le rituel des voyages : reconnaître les lois fondamentales de l’ordre, faire allégeance au Suprême Conseil, se soumettre aux règlements généraux, promouvoir la justice et garder les secrets du grade, tous ces devoirs assortis de sentences qui sont autant de malédictions pour celui qui osera s’en affranchir.

Pleinement conscient de tous ces devoirs, j’ai entrepris la tâche de la connaissance de soi, ce qui n’a pas, rétrospectivement, été une mince affaire, ce qui m’a amené à penser que le devoir fondamental qui revient à chaque être humain est de développer ses connaissances en regardant le monde par ses propres moyens et non pas avec les yeux des autres.

Le Chemin du Devoir

La réception au 4ème degré du Rite Ecossais Ancien Accepté (REAA) est placée sous le signe du Devoir si l’on en croit le Rituel qui stipule que « le grade de Maître Secret est le symbole d’une ascèse intérieure devant provoquer une évolution spirituelle menant à la compréhension élargie de la notion de Devoir ».

Cette notion de Devoir est apparue tardivement dans l’histoire de la pensée et de la philosophie morale. Celle-ci ne se trouve conceptualisée de manière précise qu’à l’époque de la modernité et précisément avec Emmanuel Kant. Selon ce dernier, « tu dois parce que tu dois ». La philosophie antique ne connaît pas cette notion, du moins dans son acceptation moderne, et cette lacune correspond à l’absence, dans cette période, d’autres notions comme celles de conscience, de liberté ou de volonté.

La conception du Devoir dans le Rituel du 4ème degré peut être considérée comme la conception kantienne du Devoir. En effet, dans la Métaphysique des Mœurs, Emmanuel Kant dit que « le devoir est la nécessité d’accomplir une action par respect pour la loi »… Cette définition me paraît être la plus précise qui ait été donnée de la loi morale. On peut obéir à une loi morale de deux façons, soit par respect pour la loi sans chercher à comprendre, soit dans un but bien déterminé que l’on cherche à atteindre. Le devoir, c’est alors l’obligation morale que s’impose librement le Franc Maçon dont il faut rappeler qu’il est libre et de bonnes mœurs.

Cette conception maçonnique du Devoir – grande loi de la Franc-maçonnerie : « Inflexible comme la Fatalité, Exigeant comme la Nécessité, Impératif comme la Destinée » – retient mon adhésion même si c’est sur cette conception même du Devoir que porte aujourd’hui l’essentiel de mes interrogations. Je veux bien la concevoir comme inflexible même si je reconnais toutefois que les qualificatifs exigeant et impératif la rendent parfois limite avec les capacités humaines. Or je ne suis qu’un être humain avec mes défauts et mes contradictions et j’ai conscience du travail restant à fournir pour atteindre un haut niveau de maîtrise spirituelle, malgré ma soif de connaissance et mes efforts pour y parvenir. Il est facile au quotidien de respecter certaines règles que je me fixe, de me comporter suivant une éthique qui m’est propre mais dont les fondements sont identiques pour tous, dominer ses passions, soumettre sa volonté, réfléchir avant d’agir, ne pas faire à autrui ce que je n’aimerais pas qui me fut fait. « Fais ce que dois, advienne que pourra ».

Lors de l’initiation au 4ème degré, le Trois Fois Puissant Maître contracte l’obligation de suivre imperturbablement la route du Devoir. Or la connaissance complète du Devoir, j’ai appris qu’elle s’appelle à ce degré la Parole Perdue que nous nous efforçons de retrouver. Dans notre monde occidental, le pouvoir tient autant dans le poids des mots que dans le choc des photos et paradoxalement, l’échange véritable, la Parole vraie se fait de plus en plus rare. Au lieu de remplacer l’idée par les mots, le Maître Secret n’aurait-il pas pour mission de rechercher le Sens ? « Je ne sais ni lire ni écrire, donnez moi la première lettre, je vous donnerai la suivante » rappelle le Rituel d’initiation du Maître Secret, tout comme dans la Bible l’Evangile selon St Matthieu ch13-14 rappelle la prophétie d’Isaïe « Vous entendrez et ne comprendrez pas, vous regarderez et vous ne verrez pas ». « De même que vous ne voyez pas bien, vous ne comprenez pas bien ». Le Rituel du Maître Secret rappelle enfin « ne vous payez pas de mots…écoutez les hommes avec attention et déférence, ayez la ferme intention de les comprendre ».

En accomplissant notre Devoir, nous ne devons attendre d’autres récompenses que l’approbation et l’élévation de notre seule conscience. Le Devoir doit l’emporter sur tout, il s’impose à nous. L’idéal maçonnique n’est-il pas l’accomplissement du devoir porté jusqu’au sacrifice ! Notre Maître Hiram nous l’a prouvé en préférant mourir que de donner le Mot Sacré aux trois mauvais compagnons qui n’en étaient pas dignes. « Ainsi périt l’homme juste, fidèle au Devoir jusqu’à la mort » nous enseigne le Rituel du 3ème degré.

C’est la raison pour laquelle est évoqué dans le thème de cette planche le « chemin du Devoir » car on ne naît pas homme de devoir, on le devient, le Devoir s’impose à nous, tout en nous orientant dans notre recherche personnelle. Leibnitz, le mentor de Kant ne disait-il pas que « le Devoir est la recherche de la perfection » ? Le devoir du Maître Maçon est bien de poursuivre sa propre construction intérieure, c’est donc pour moi un travail véritable et permanent sur moi-même, car grandes sont les tentations quotidiennes de laisser libre cours à mes impulsions.

Avant de faire faire les quatre voyages initiatiques au futur Maître Secret, le Trois Fois Puissant Maître ne rappelle t’il pas que « la Maçonnerie aide à sortir du pays d’ignorance, de préjugés et de superstitions et éloigne ainsi de la servitude et de l’erreur. Le Maître Secret décidera lui-même de ses pensées et de ses actions et il ne confondra point les mots et les idées, il s’efforcera toujours de découvrir sous le symbole l’idée qu’il aura comprise et reconnue comme acceptable ».

Je pensais avoir reçu toute la lumière des initiations successives, mais en réalité, avant de devenir Maître Secret, mon visage était encore recouvert d’un voile troublant ma vue, ce voile qui m a été retiré lors de ma nouvelle initiation pour me « mettre sur le chemin du Devoir qui conduit à la Vraie Lumière, à la Vérité ».

Avant de continuer dans ma réflexion à partir du mot Devoir et afin de ne pas risquer de dispersion liée à la richesse de notre vocabulaire, il me paraît à ce stade nécessaire de définir les autres termes de cette phrase : conduit, souvent et Vérité.

Conduire, c’est mettre sur le chemin, c’est aussi guider, il y a également dans ce mot une notion d’approche, on conduit vers…

Souvent est cet adverbe de temps situé entre jamais et toujours, c’est la nuance qui s’oppose à l’obligatoire et au définitif. Quant au terme de vérité, c’est selon moi l’un des mots les plus difficiles à définir. Chacun possède la sienne ou les siennes, alors trouver le chemin qui y conduit n’est sans doute pas une tâche aisée à laquelle il faut s’atteler !

La vérité est un terme philosophique qui exprime la qualité de ce qui est vrai. La diversité des interprétations du mot a constitué dans le passé et jusqu’à maintenant bien des controverses, les réflexions des penseurs et des philosophes au cours des siècles constituent autant d’écoles différentes… Affirmation de ce qui existe ou négation de ce qui n’existe pas, la vérité n’est pas une donnée toute faite, elle se fait, elle est le fruit de l’effort et de la recherche…encore faut-il emprunter le bon chemin. Jacques de Bourbon-Busset ne dit pas autre chose quand il écrit que « la vérité n’est pas cachée par l’erreur. Il ne suffit pas de démolir l’erreur pour découvrir la vérité. La vérité se construit pierre par pierre ».

L’un des grands problèmes de notre société à l’origine de nombreuses situations conflictuelles est lié au fait que très nombreux sont ceux qui s’attachent de manière aveugle à des traditions, à des opinions ou à des mouvements politiques sans faire preuve d’esprit critique. Chacun est pourtant sensé être capable de discerner la vérité du mensonge. Il manquera de faire face à son devoir, à son premier devoir moral, celui qui plutôt que de faire usage de sa raison, choisira plutôt d’accepter sans poser de questions certaines idées ou opinions, au risque de faire preuve d’intolérance envers ceux qui ne les partagent pas.

Devant la difficulté à retenir une définition convenable que ne m’ont pas apportée les dictionnaires, c’est de façon délibérée que je l’ai cherchée dans le Rituel. C’est ainsi que dans le Rituel d’initiation au 4ème degré, lors du 2ème voyage, le Trois Fois Puissant Maître dit : « ne profanez pas le mot Vérité en acceptant le sens qu’en donnent les hommes et les institutions. La Vérité absolue réside dans l’inaccessible et l’inconnaissable. L’esprit humain en approche sans cesse mais ne l’atteindra jamais ». La tendance à confondre la vérité avec une perfection finale se trouve dans cette théorie que l’on appelle le pragmatisme. Charles Peirce a essayé de définir la vérité en termes de méthode scientifique. La vérité serait selon lui « la théorie idéale selon laquelle on s’en approche comme d’une limite ». Pour ma part, je suis convaincu que la vérité absolue reste inaccessible à l’esprit humain, il s’en approche comme d’une limite ainsi que le dit Peirce, mais ne l’atteint jamais. Une volonté qui m’est coutumière de simplifier les choses me conduit à penser que la vérité devrait fonctionner en binaire, vrai ou faux, à l’image du pavé mosaïque qui, entre le noir et le blanc, nous indique le chemin initiatique que tout Franc Maçon a le devoir de suivre.

Dans le 3ème voyage, le Frère Inspecteur dit que chaque homme est un frère à la recherche de la Vérité et le Trois Fois Puissant Maître demande au Vénérable Maître qui attend de recevoir l’investiture de Maître Secret : « que recherchiez-vous dans vos voyages ? La Vérité et la Parole Perdue, répond le Frère Maître des Cérémonies, ce qui donne l’occasion au Trois Fois Puissant Maître de confirmer que la Vérité est une lumière placée à la portée de tout homme, dont la perception est toujours plus ou moins confuse mais qui pourrait se révéler avec éclat à celui qui veut ouvrir les yeux et qui veut regarder. La grande route du Devoir y conduit sûrement, mais les hommes cherchent à la raccourcir en prenant des sentiers et ils s’égarent dans le labyrinthe de l’erreur. Les nuées de l’ignorance et de l’erreur, en obscurcissant la lumière et la vérité, engendrent ténèbres et tristesse, c’est ainsi que les passions, les préjugés et l’erreur constituent un obstacle entre l’Homme et la Vérité ».

Alors que la lecture littérale du Rituel interpelle par l’utilisation qui est faite de mots particulièrement puissants que j’évoquais précédemment tels que « inflexible, exigeant, impératif, malheur à…» il est rassurant pour le nouveau Maître Secret d’entendre le Trois fois Puissant Maître utiliser l’adverbe « sûrement » quand il dit que le chemin du Devoir conduit sûrement à la Vérité, ce qui à mes yeux ne signifie nullement toujours mais plutôt souvent.

Ainsi le Devoir ou loi morale, érigé en maxime universelle par Emmanuel Kant, doit il être en permanence le fondement de la réflexion du Franc Maçon que je suis, homme libre et de bonnes mœurs. Mon devoir est d’être celui que je m’efforce de devenir, fort modestement le porteur d’une étincelle de cette Lumière que j’ai reçue le jour de mon initiation, conscient de tous les efforts qu’il me reste à faire dans la recherche de la perfection, mais lucide quant à la conviction intime qu’il n’y a pas d’aboutissement au devoir.

J’ai dit

Accès réservé aux abonnés

Cet article fait partie de l’espace privé de L’Édifice.
Abonnez-vous pour accéder immédiatement à la plus grande bibliothèque maçonnique sur internet

  • Plus de 5 000 planches véritables
  • Issues de plus de 100 obédiences
  • Du 1er au 33ème degré
Déjà abonné ? Se connecter