Le sautoir du maître secret
V∴ D∴
Le décret du Suprême Conseil de 1806 définit le décor du Maître Secret comme étant un tablier de peau blanche, attaché avec des cordons noirs, bavette bleu sur lequel est peint, ou brodé un œil. Le cordon est décrit liseré en noir, en sautoir, auquel est attaché une clef d’ivoire au milieu de laquelle est le lettre « Z ».
Le sautoir du Maître Secret fait apparaître la ligne verticale de la Clé, ce qui introduit une correspondance profonde du Maître Secret avec l’apprenti, son fil à plomb, et sa découverte des symboles.
Mais regardons un peu les couleurs du Sautoir : Bleu et Noir. Une dualité.
Le « noir » provient du latin « niger ». Se dit de la sensation produite par l’absence, voire par l’absorption complète de tous les rayons lumineux. Le noir n’est pas une couleur ; il se caractérise essentiellement comme une absence de lumière empêchant les couleurs d’apparaître dans leur totalité visible.
Le noir rappelle l’affliction et le deuil de Maître disparu, lié à la perte de la parole qui vient à l’esprit, le noir dont est drapé toute cette Loge.
Le bleu est la couleur de l’azur, du ciel, de la voûte Etoilés donc du paradis. Il symbolise la vérité et la sagesse divine. Les dieux sont issus de cette couleur : Osiris, Krishna, Vishnu, Bouddha, Jupiter, Zeus et Yavhé tiennent les pieds posés sur l’azur.
Ce voile céleste azuré cache « l’autre côté, l’inconnu divin », c’est le manteau qui « couvre et voile la divinité ». Dans les miniatures indiennes Krishna, Civa, Rudra…sont de couleur bleue. Dans les peintures qui représentent l’Assomption, le voile de Marie est bleu. Mais le bleu a aussi une certaine ambivalence. Au bleu d’azur diurne succède le bleu profond nocturne tirant vers le noir. C’est une couleur immobile, froide, incitant à la méditation et au repos orienté vers Dieu.
Il devient intéressant d’observer que dans le domaine symbolique, c’est le bleu qui assombrit, qui rend ténébreux et non le noir. Le noir se rapporte à tout ce qui ne ressort pas de la condition humaine. Il sera la couleur de la science secrète, celle de l’Initié totalement réalisé. Il y a deux grandes catégories de considérations selon qu’on se situe dans le monde profane, celui des hommes ordinaires ou celui des Initiés.
Pour les profanes, le noir évoque la mort, le mal être, l’angoisse, la dépression, la perte de quelques chaos d’essentiel, d’où la couleur du deuil. Pour les Initiés, le noir demeure la plus belle de toutes les valeurs colorées, celle qui l’emporte, qu’on doit préférer à toutes les autres. C’est celle de l’Initiation, de la révélation des secrets et des mystères.
YHVH se manifeste toujours dans une nuée, dans un feu noir, comme il le fit pour Moïse avant de lui donner les tables composant le Décalogue, puis de lui révéler le secret de la Parole ou l’ésotérisme de la Loi. Jésus ne pouvait naître qu’à minuit, au cœur symbolique de la nuit, au plus profond de l’obscurité.
Tout naturellement, la maçonnerie des rites modernes affecta le noir au septentrion, au nord cardinal, devant lequel au bout de la colonne vers l’orient, figure la Lunes son premier quartier, celui de la germination, celui qui fait entrer dans la vie. Mais l’assemblage du Bleu et du Noir, évoque, face au bleu d’en haut, un noir autre que le noir du deuil, le noir d’en bas, le noir des cavernes des puits, du Cabinet de réflexion.
Cette association de couleur révèle donc cette verticalité que l’homme a sentie dès ses premiers jours, la verticale de la Table d’émeraude, ce qui est en haut et ce qui est en bas.
Et au bout du sautoir, ce trouve une clef d’ivoire.
On peut se demander quelle est la porte qu’ouvre le Maître Secret et dans quel sens il l’ouvre. Quelle porte cette clé ? Détenir une clé, c’est avoir un droit légitime sur la porte et le lieu auquel elle donne accès.
Celui qui possède la clé a le pouvoir d’en accorder ou d’en refuser l’usage. La détention d’une clé donne la jouissance d’un monde protégé par une serrure.
Elle en donne ou en refuse l’accès. C’est un univers clos, dont l’accès est gardé.
Une clé comporte 3 parties essentielles :
- L’anneau qui permet aux doigts de la tenir et d’exercer la force.
- La tige, ou corps de la clé.
- Le panneton spécifique à chaque clé, permet d’ouvrir ou de fermer la serrure. Il est ouvragé et forme la lettre « Z », septième lettre de l’alphabet hébraïque.
Cette clé n’est pas en métal, elle est d’une matière organique, l’Ivoire.
L’Ivoire bénéficia dans l’Antiquité d’une réputation qui lui attribuait des propriétés extraordinaires, comme celle de rendre le poison inoffensif.
Du fait de sa couleur, de sa blancheur ivoirine, on l’utilisera pour évoquer la pureté en raison de sa blancheur, symbole aussi de puissance du fait pour fabriquer et en couvrir les parties visibles des statues des dieux. Tout naturellement, on l’associa à la virginité de la Mère du monde, ou Mère de Dieu.
L’Ivoire fût aussi utiliser pour fabriquer les bâtons de commandements religieux, puis les sceptres qui devinrent l’emblème du pouvoir. Cette matière est considérée comme symbole de pureté, symbole aussi de puissance du fait de sa solidité et de sa densité.
Dans l’antiquité, on rencontre souvent le symbole de la clé, notamment chez les Egyptiens, ou Osiris et Isis sont maintes fois représentés une clé dans la main. Elle rappelle l’ossature humaine puisqu’elle est issue de la structure qui sous-tend l’être vivant. L’Ivoire, matière imputrescible, matière blanche et ferme est constitué par les dents ou dépenses d’éléphant, animal réputé par sa puissance, emblème de la sagesse. Elle est un symbole d’assimilation (dent) de la Connaissance.
Cette matière est
considérée comme symbole de pureté en
raison de sa blancheur, symbole aussi de puissance du fait de sa
solidité et de sa densité.
La clé d’Ivoire donnée au
Maître Secret, est le moyen d’accès au
sanctuaire de l’Esprit. Le secret de la connaissance est en
chacun, au fond de soi-même et la clé permet
d’accéder au cœur du Saint des Saints de
son temple intérieur. Dans la tradition
Chrétienne, le cœur est dit contenir le royaume de
Dieu. Parmi, les différentes interprétations, la
clé d’Ivoire est la précieuse
clé qui donne accès au Saint des Saints du Temple
de Salomon qui abrite l’Arche d’alliance.
En réalité, il n’y avait pas besoin de clé pour y accéder puisque seul un voile séparait le Saint des Saints du Hekkal. La clef du Maître Secret est une clé bénarde qui permet d’ouvrir la porte d’un coté comme de l’autre. Cette clé a donc bien une fonction symbolique d’ordre spirituel.
Moyen d’accès au Saint des Saints, elle atteste que chacun y est effectivement dès lors qu’il en prend conscience.
Le Temple n’en est que le symbole car le Saint des Saints est dans chaque être. Sur le plan spirituel on peut penser que cette clé est celle de l’ouverture du cœur à la Vérité et à la Lumière. La porte est ouverte, encore faut il en avoir conscience pour en franchir le seuil.
La clé d’Ivoire pendue en sautoir entre la gorge et la poitrine est un rappel de la nécessité du silence puisqu’elle ouvre ou ferme le chemin d’accès à la Parole.
Elle, se situe au niveau de l’estomac ou se situe la source profonde d’énergie, l’Ayin, la lettre hébraïque qui est au coeur de BOAZ, agneau de feu, pierre de feu, source de feu qu’il faut ouvrir et libérer.
Cette clé symbole d’accès à l’Initiation est de toute évidence en relation avec son double rôle d’ouverture et de fermeture ou d’accès à la Lumière.
Cette clé n’ouvre aucune porte matérielle, mais représente le moyen, l’outil, le sésame qui ouvre les portes menant à la Connaissance par étapes successives.
Le Maître Secret a le devoir d’utiliser à bon escient son pouvoir de la clé. Cette clé représente l’intelligence, qui en éclairant la conscience, permet à l’homme, d’arriver jusqu’à la vérité, qu’il concentre en lui-même, dès qu’il en a la conviction la plus intime ; d’où il résulte que la conscience figurée par le sanctuaire est, comme le Saint des Saints, un lieu sacré ou personne n’a le droit de pénétrer, excepté le Maître qui la possède, et donc lui seul doit avoir la clé des secrets qu’elle renferme.
Et le Z, que l’on trouve sur le sautoir et sur la clé, lui aussi, s’insère parfaitement dans cette dynamique: qu’est-ce qui relie le Ciel et la terre dans un phénomène puissant et redoutable, dans un grondement de Tonnerre, c’est bien l’éclair, cette ligne d’éclair que l’on représente en Z, le Z de la Foudre que tient dans sa main Zeus, l’éclair qui dans l’inconscient collectif est bien une représentation du contact entre le ciel et la terre, et donc bien l’expression aussi de cette verticale qui relie la Terre au Ciel.
C’est bien à cette symbolique que se rattache le Z de Ziza. La splendeur, l’éblouissante Lumière.
« Z », première lettre de « Ziza », mot de passe du Maître Secret. En 1813, la première publication du « Tuileur de Deleaulnay », parle de la clé, du Z et de Ziza.
Selon Jastrow ce serait ‘une projection au dessus d’une porte, servant d’abri. Le mot est traditionnellement traduit comme balustrade, séparant le « Saint » du « Saint des Saints ». On attribue donc plusieurs significations, à ce mot de passe, qui paraissent parfois un peu contradictoires. Il est traduit splendeur, éblouissante lumière et balustrade. En hébreu le mot Ziza signifie lumière, clarté, brillance ou resplendissement.
Toutes ces significations sont tout à fait appropriées à la situation du Maître Secret admis, à s’approcher du Saint des Saints et de la Lumière qui en émane. Si on lit ce mot à l’envers, on trouve AZIZ qui signifie en hébreu « fort » et en arabe « sacré » ou très précieux.
En effet toute chose qui éclaire ou brille, est à la fois précieuse, sacrée et donc Sainte. Ainsi le Z peut correspondre à l’éclair, lequel allie la puissance, l’éblouissement et une rapidité fulgurante.
Cette idée-force s’impose à tout Maître Secret lui rappellent la réception de l’influence spirituelle transmise le jour de l’initiation.
Le Z s’écrit par un mouvement zigzaguant, qui fait penser à un mouvement permanent de va et vient semblable à un départ suivi d’un retour en arrière. C’est l’idée d’un éternel recommencement.
Semblables à cette ligne brisée, reproduite schématiquement par le tracé de la lettre Z les élans du maçon pour aller de l’avant sont souvent coupés par les épreuves initiatiques. Le Z est formé aussi de deux 7 accolés, tête en haut et tête en bas, rappellent selon la formule célèbre de la Table d’Emeraude que ce qui est en haut et comme ce qui est en bas.
Ziza est également le nom de l’un des descendants de Salomon mentionné dans la Bible. On trouve aussi Ziw, qui s’écrit presque pareil et veut dire l’éblouissement, l’éclat. Ziw c’est d’ailleurs le nom du mois de la Fondation du Temple de Salomon.
On retrouve aussi Ziz, qu’on dit à l’enfant qu’on veut faire filer, ziz qui peut se traduire vif comme l’éclair. On peut presque même rattacher au symbole de l’éclair, relation dynamique entre le haut et le bas, le Z hébreu qui se dit Zayin, javelot ou flèche. Ce Zayin est aussi le nombre 7, que l’on retrouve par ailleurs à ce degré, et qui est, dans nombre de civilisations y compris la civilisation hébraïque, symbole de la perfection.
La lettre Z, chez les Grecs, était l’initiale du verbe Zaô, signifiant « je vis ». Ceci demeure capital au point que le Dieu, père et générateur de vie, ne pouvait avoir qu’un Z pour première lettre de son nom. Ainsi Zeus fut il reconnu pour père de la vie et de tout les Dieux.
Dans notre alphabet, la lettre Z vient en dernière proposition. C’est lorsque survient la fin des formes passagères et corporelles que tout va commencer. C’est par l’événement de la mort physique qui se profile l’entrée dans l’immortalité. Ceci correspond à la phrase sibyline de l’évangile : « les deniers seront les premiers ».
Est-ce à dire que le Z représente, comme la perfection, un but en soi. Non, comme le Z n’est devenu la dernière lettre de l’alphabet que récemment, et seulement dans certaines langues occidentales, il n’est qu’une étape entre l’Alpha et l’Oméga, comme l’éclair, cette verticale qui relie l’en bas et l’en haut.
L’éclair n’est qu’une étincelle créée par le déchargement de la différence de potentiel électrique entre la terre et les nuages. Et bien de même prenez deux masses de potentiels électriques différents, et rapprochez les.
Tout d’un coup une étincelle jaillira, et en une fraction de seconde, avant même de s’être touchées, les deux masses se seront ajustées au même potentiel. N’est ce pas là une version moderne de ce symbole ? Le Z de l’éclair est donc bien là pour évoquer aussi l’action du symbole dans la relation matériel-spirituel.
Cette même étincelle de l’éclair visualisera d’ailleurs le déchargement d’énergie qui se produit lorsqu’une particule chargée franchit un seuil d’énergie, une barrière de potentiel. Et nous voila à notre barrière, notre balustrade, Zizon, et notre clé pour la franchir. De même que le panneton de la clé est un Z, de même on peut imaginer que la clé et le Z de l’éclair, dans le fond c’est la même chose : rapprochons deux morceaux de ce symbole chargés, l’étincelle jaillit, et voila une barrière de potentiel franchie.
Une étincelle de lumière créée en nous dans l’instantanéité du symbole, et nous franchissons une étape, une compréhension profonde s’est mise en place, un approfondissement intérieur a un peu évolué.
Car cette balustrade, qui dans la réalité n’a jamais existé dans le Temple de Salomon, mais qu’importe, disons cette porte du Dvir, le Dvir qui comme son nom l’indique, est le Lieu de la Parole, ou ce rideau qui ferma plus tard le Dvir, ou les Kerouvims qui protégeaient l’Arche d’Alliance, représentent en fait ce qui nous permet, ou nous empêche, d’accéder au lieu profond de nous même ou se forge notre Parole, au coeur de nous même ou nous saurons peut-être donner un nom à l’ineffable. Car cette clé est bien une clé d’ivoire, l’ivoire des dents, une clé faite pour accéder à l’intérieur de l’Homme, pour accéder à l’intérieur de soi-même et pour soi-même accéder à l’extérieur.
Si l’on imagine bien que l’utilisation de la clé comme symbole est typique de cette deuxième moitié du XVIIIème siècle, où l’art de la serrurerie, en plein développement, était tenu pour un art royal, et avait de royaux amateurs, on retrouve la clé bien antérieurement en maçonnerie. Un manuscrit provenant de la Loge Dumfries Kilwinning, daté de 1710, mentionne la clé de la Loge :
De même le manuscrit Sloane, daté d’environ 1700, on peut lire : De quoi est faite la clé de la porte de votre Loge ?
Ou bien encore le manuscrit d’Edinburgh, remontant à 1696, le plus ancien manuscrit de caractère rituel connu, on peut lire : Ou trouverai-je la clé de votre Loge ?
Outre la signification du secret que bien entendu nous revivons particulièrement à ce degré, ce texte indique bien que la clé donne accès au secret de notre coeur, lieu sur et sacré ou se dépose le résultat du travail effectué en tenue.
L’analogie avec la Clef musicale, qui permet de s’harmoniser avec les vibrations musicales alentour, d’harmoniser son chant avec celui des autres, dans l’expression ou la compréhension de l’accord, parfait ou non, qui nous permet d’accéder à la musique des sphères, nous indique bien que cette clé pour rentrer ou sortir de soi-même doit être aussi la clé de la compréhension des cieux, du monde et des autres. Naturellement la clé des songes invite à traduire ce double mouvement, connaissance interne, meilleur accord externe, en termes de psychanalyse, individuelle ou collective.
Mais je préfère pour conclure, revenir aux symboles les plus directement maçonniques que révèle le Sautoir du Maître Secret, cette verticalité renforcée par la tension Bleu-Noir, et mise en activité par l’éclair, non plus passive comme le fil à plomb, mais vibrant de la transmission de l’énergie, et cette clé électromagnétique qui est du même ordre, l’étincelle de la compréhension du symbole qui nous fait franchir une barrière, une étape.
En fait le maître secret est donc toujours l’apprenti, avec son fil à plomb, et son utilisation des symboles, mais de manière moins simple, plus élaborée, plus active et peut-être plus efficace, en réalisant activement, comme l’apprenti l’a découvert en silence, que ce qui est en bas est comme ce qui est en haut, pour réaliser le mystère de l’Unique.
J’ai dit.