Pourquoi le candidat à la Maîtrise ne voyage-t-il pas ?
E∴ V∴ D∴ N∴
Au 1er et 2ème degrés le candidat est appelé au voyage pour commencer à se construire avec l’armature du rituel, rendue efficace par le travail sur un chantier dirigé. Son travail c’est un questionnement constant ; chaque chose ou chaque être recèle une vertu secrète ; il s’emploie à la découvrir, peu à peu, augmentant ses connaissances, pressentant l’universel, percevant sa perfectibilité, sa finitude et une puissance de réalisation spirituelle, àvenir.
Au 3ème degré, le candidat, envisagé ici comme tel jusqu’à ce que le grade lui soit conféré, vit une transformation pour accéder virtuellement au point qui concentre la puissance universelle immobile, c’est un passage au-delà de la forme, dont la notion de voyage ne rend pas compte.
Dans les parvis, le compagnon médite donc sur ses voyages, avec leurs lots d’étonnements, d’émerveillements. La clé de la compréhension de soi, des arts et des sciences, la clé du multiple, le retour à l’unité ouvrant sur un ordre, reste cependant à réaliser.
En fait d’ordre, tel Ulysse découvrant les méfaits des prétendants, le candidat, dès le franchissement du seuil découvre l’obscurité, la violence et le chaos ; les « mille chemins ouverts » pour posséder le monde, seraient-ils des impasses ?
Il pourrait être le fils prodigue revenant vers le Père, cherchant du travail, quasiment nu et sans outils ; loin de la joie du retour c’est l’accablement, face au désordre du chantier espéré, qui l’envahit. Les ténèbres se sont étendues. Ce qui lui semblait stable, s’effondre.
Loin d’être reconnu, son identité est contestée ; Il tourne le dos à l’Orient, marche à reculons ; l’Étoile qui le guidait s’éloigne ; en fait il est, au-delà ; l’accueil qui lui est fait est une mise en accusation ; il est encadré et surtout immobilisé par deux officiers.
Après ce retour, un nouveau retournement redirige son regard vers l’Orient ; loin d’en recevoir de la lumière il s’affronte aux ténèbres ; une faible lumière les rend encore plus sensibles ; son regard s’emplit de leurs présence.
Le compas, pointé simultanément sur sa poitrine mesure son cœur, son centre ; utilisé à chaque élévation, il est son seul repère ; cet outil est le vecteur de la question : l’homme qui revient de ses voyages, face à son destin d’homme a-t-il conservé sa faculté d’aimer ?
La mesure faite, est reportée vers le Cosmos, vers les maîtres inconnus passés à l’Orient Éternel, comme on reporte une échelle ; L’amour est la mesure de toute chose.
Devenu « antenne » en proportion de son ouverture, le compas capte en retour l’influence céleste, l’énergie pour établir le maçon dans la seule voie nécessaire : la fermeté.
Les 8 pas à faire ensuite, ne constitue pas un voyage ; ils figurent les processus à l’œuvre dans le candidat et par là, son identité. Au début, la raison rectifie par trois fois les sentiments chaotiques et l’écart, l’évitement spontané face au tombeau, est également rectifié ; le candidat revient dans l’axe, vers l’Orient, au terme du 5ème pas, sur l’Équerre.
Mère du carré, à cet instant l’Équerre symbolise la terre ; c’est le début du temps compté, celui de l’histoire de la vie dominée par l’instinct, de la dualité, porteuse du désir dont le seul avenir est le tombeau qui est face à lui.
Or, le mythe que le candidat entend, est a-historique ; le tombeau n’a pas de réalité matérielle, ses dimensions sont celle du Cosmos ; Un autre plan de réalité s’ouvre.
Obéissant à l’injonction qui lui est faite, il enchaîne ses 6ème et 7ème pas en s’appuyant sur le plan qu’il occupait ; tel Dédale s’élevant hors du contingent labyrinthique, il commence sa transformation.
L’acacia, solaire, imputrescible, matière de l’arche, gage de l’éternité de l’esprit, borne son ascension.
Le 7ème pas le détache de l’homme psychique dont l’énergie naît des motivations extérieures ou de la volonté ; il parvient sur la rive du Nord, celle de la connaissance intuitive, dégagée de l’apparence des choses et des règles qui la gouvernent.
Ce mouvement figure à mon sens, la balance en équilibre entre deux champs du réel, il évoque également Michel pesant les âmes au moment du passage de la mort à la vie, pour faire surgir l’idée d’une incursion soudaine dans le domaine de l’Esprit, confirmée par le 8ème pas.
Car, le candidat rempli de crainte arrive alors, face au « Debir », le lieu du Verbe, sur le compas, père du cercle, figure sans fin ni commencement. Huit, est le nombre du retournement, du mouvement permanent du haut vers le bas croisant celui du bas vers le haut. L’image de l’échelle du rêve de Jacob s’impose à moi (1).
Son retour l’a conduit au temps d’avant l’irradiation de la Lumière, encore contenue dans les ténèbres lorsque l’Esprit flottait sur les eaux ; temps de la naissance des mondes, temps où la Connaissance était une. Il est appelé à revivre, donc, une recréation.
Que le candidat puisse s’approcher de l’unité, est insupportable pour les tenants de la dualité ; leurs émissaires, en veille en chacun de nous, dans un mouvement d’ultime rébellion tentent d’interrompre le processus de transformation en cours.
Les forces d’opposition et de mort sont parties intégrantes du processus de renaissance ; La tradition en porte le témoignage constant. Elles s’incarnent dans les démons intérieurs du candidat, affrontés sur le cercle de la manifestation de l’0rient à l’0rient dans un ultime combat, conclu par un coup sur le front, sensé tuer ; en fait, il favorise l’ouverture de l’esprit.
Le candidat est renversé ; il repose alors sur le point de croisement des directions cosmiques, d’où émane l’énergie qui irrigue la création. Son corps relie la circonférence au centre. Le visible à l’invisible. Il est écrit dans le YI-KING, La prédominance du petit (2) : lorsque le repos et le mouvement sont réunis, l’être plonge dans la profondeur des profondeurs, il flotte et pourtant demeure au milieu du cercle, affranchi de l’indifférence et de l’obsession, à la fois fluide et dense.
Le seul voyage c’est le déplacement, en spirale, des sept maîtres restés fidèles qui ont maintenu la tradition ; il concentre puissamment l’énergie vers le centre du cercle sur l’axe vertical qui traverse le candidat réputé mort, et ils se nourrissent de celle qui en émane.
Figure de la vie, symbole du devenir, sans que la forme initiale soit reniée, la spirale engage l’accès à une autre dimension. Ce tourbillon vital densifie l’homme séparé de lui-même et devenu fluide pour que naisse l’homme, Un.
Le candidat est redressé, par les cinq points parfaits ; le mot sacré, substitué, lui insuffle la vie nouvelle. Il n’a pas été contraint d’attendre la mort psychique et physique, pour devenir conscient d’une réalité située au-delà de l’état humain ; transgressant la limite réputée infranchissable, il en revient radieux, rayonnant parce que traversé par les directions cosmiques qui s’originent dans le centre qui est en lui.
En conclusion, les épreuves et les voyages initiatiques ont permis au candidat au 1er et 2ème degrés de prendre la mesure de soi, de l’autre, du cosmos. En dépassant les frontières idéologiques et civilisationnelles, il a vécu concrètement l’universel, et il a put appréhender la présence du principe et ce qui l’en sépare, en demeurant dans la dualité, porteuse du chaos.
Le mythe d’Hiram, est un catalyseur grâce auquel en dépassant le chaos il a accédé virtuellement au centre de toute chose. Devenu pure réceptivité de la puissance immobile, il ne peut revenir, de lui-même, dans la manifestation, pour faire de cette virtualité une réalité actuelle. Seul l’amour des frères qui voyagent à sa recherche peut mobiliser la force ascensionnelle et vivifiante capable comme pour Lazare de le tirer du tombeau.
Sa chair et son esprit sont exaltés par l’intimité avec le Principe ; il est devenu écrin de la puissance créatrice, venue à lui sans qu’il la cherche, qu’il voyage. Il a reconquis sa qualité d’homme du 6ème jour. A l’initié est conféré le rôle d’initiant, avec la responsabilité et le devoir de revenir dans la caverne pour reprendre la direction du chantier, un temps interrompu.
J’ai dit, Très Vénérable Maître.
X G
Notes :(1) Gén. 28,12-17.
(2) Hexagramme 62, le tonnerre sur la montagne.