Spiritualité du Maître Secret se définit elle comme une religiosité sans religion ?

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H∴ M∴

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Il m’a été donné de traiter ce soir du thème : « la spiritualité du Maître Secret se définit elle comme une religiosité sans religion ? ». Les difficultés que j’ai éprouvé à travailler cette colonne gravée, illustrent bien les confusions que nous avons parfois à distinguer clairement « spiritualité » et « religion ». Elles deviennent d’autant plus présentes, que se rajoute ce terme de « religiosité » dont les définitions sont souvent contradictoires et parfois même opposées. Pour exemple, les réactions spontanées de quelques Frères lors d’un rapide sondage réalisé rue Puteaux sur les termes de Religion et de religiosité, démontrent bien à la fois des obstacles que nous avons à nous accorder sur le sens profond des mots et de la charge parfois négative que contiennent ces termes. Preuve aussi si il en est qu’il n’est pas forcément aisé de laisser totalement nos métaux à la porte du temple, que nous sommes que partiellement délivrés des servitudes de l’erreur et que nous restons encore figés pour ne pas dire enfermés dans des conceptions et un conditionnement inconscient qui oblitèrent notre capacité de discernement. Enfin, le 4ème degré brouille aussi quelque peu les pistes ou tout au moins empêche toute définition hâtive de ces 3 mots.

En prenant un peu de recul et de hauteur, ce degré semble mettre en apparence davantage en lumière, par sa dimension Kantienne qu’illustre sa constante référence au devoir, des principes rationnels de conduites, des impératifs moraux parfois austères que le dévoilement clair d’une spiritualité. Peut être aussi parce que le grade de Maître Secret est un degré essentiellement préparatoire à ce qui va suivre, « la grande lumière ne faisant que paraître » nous rappelle le rituel. Il est ainsi construit à l’image du second degré, la dimension sacerdotale en plus. De même que le compagnon est mis en possession des moyens de la connaissance mais ne fait que contempler au loin à l’Orient l’étoile flamboyante, symbole de spiritualité. De même, le Maître Secret reçoit une Clé, moyen de s’approcher de la Vérité, tout en se situant devant le Saint Des Saints, symbole d’une Réalité et d’un Absolu. Ces derniers lui restent pour l’instant éloignés tant qu’il n’aura profondément, si ce n’est changé de mode de fonctionnement, au moins remis en cause sa manière de percevoir ce qui le constitue et l’entoure. C’est pourquoi, face à toutes ces interrogations pour ne pas dire contradictions, il est indispensable de bien cerner et peser chaque terme, de faire le distinguo entre la spiritualité, les religions et la Religion pour ensuite partager avec vous quelques réflexions mais peut être davantage de questions sur la spiritualité et la religiosité à l’aune du degré de Maître Secret.

Nous confondons trop souvent « spiritualité » et « Religion ». Or, si il y a confusion systématique entre ces deux termes c’est peut être et surtout parce que nous assimilons les religions à la Religion. La spiritualité à laquelle permet d’accéder progressivement le Rite Ecossais Ancien & Accepté n’est pas à proprement parlée une religion, prise, dans son sens le plus commun c’est à dire ecclésiastique. En effet, d’une part, les religions sont des organisations, des chapelles qui offrent un système de croyances reposant sur des sacrements, un culte, une vérité révélée encadrée par des dogmes. D’autre part, elles poursuivent le plus souvent un but et une dimension eschatologique et sotériologique c’est à dire la croyance en la vie éternelle et la recherche du salut de l’âme. Et en guise d’argument, Il faut faire référence à un des textes fondateurs de notre Rite et en particulier à la déclaration de principes du Convent de Lausanne qui stipule, je cite « Aux hommes pour qui la religion est la consolation suprême, la Franc Maçonnerie dit : cultiver votre religion sans obstacle, suivez les inspirations de votre conscience ; la Franc Maçonnerie n’est pas une religion, elle n’a pas un culte ». Poursuivant plus en avant l’argumentaire, la maçonnerie est avant tout et surtout une voix initiatique qui ne vise pas au salut de ses adeptes pas plus qu’elle n’exige une croyance spécifique même si elle nécessite de reconnaître l’existence d’un principe transcendant formulé sous le terme de Grand Architecte de L’Univers. A l’opposé des religions, le maçon ne nait pas initié et n’est pas initié, mais s’initie lui même grâce à un travail que l’on nomme « ascèse ».

Par conséquent nos rituels et en particuliers ceux des degrés de perfection qui bien qu’utilisant des éléments religieux, ne sont en rien, assimilables à une liturgie qui rend hommage à une divinité quelquonque. Enfin, si le REAA repose effectivement sur la reconnaissance de principes, ces derniers ne sont pas comparables à des dogmes. Arrêtons-nous quelques instants sur ce concept de « principe » qui mérite d’être explicité pour éviter toute confusion avec le dogme. Si le principe compose un postulat de départ, une « nécessité pratique » pour reprendre l’expression de Kant, afin d’entamer notre démarche, il constitue surtout un point de recherches et n’a de valeurs que par les réflexions et les interrogations qu’il suscite. Le principe avec ses concepts et idées qu’il sous-entend peut être et doit être donc librement interprété et compris en fonction de notre conscience, de notre sensibilité et de nos intuitions que vont progressivement développés la pratique du Rite et le travail symbolique. A contrario, le dogme ne se prête guère à l’interrogation. Ainsi, le Concile Vatican I désigne le dogme comme, je cite, « tout ce à quoi on doit croire d’une foi divine et catholique » et « tout ce qui est proposé par l’Église comme vérité divinement révélée ». Les dogmes ne peuvent être sources de questionnement car en étant l’expression et l’affirmation d’une vérité éternelle, révélée et arrêtée, ils résument et encadrent le message religieux et le mettent à l’abri de toutes interprétations. Bref, au risque d’être schématique, les principes ouvrent de multiples voies spirituelles alors que les dogmes n’en proposent le plus souvent qu’une. Mais qu’en est il de la spiritualité et de la religiosité ? Comment se définissent-elles ? Sur quoi reposent elles ? Que peut on exprimer et sous entendre à travers ce terme de religiosité ?

Dans sa définition la plus commune, le terme « religiosité » désigne un scrupule et une attitude religieuse extrême, une forme de piété et de dévotion pouvant évoluer vers la superstition, l’idolâtrie. Elle démontre d’un attachement à la forme plutôt qu’au fond, à la lettre plutôt qu’à l’esprit et peut constituer un premier pas vers le fanatisme. Un proverbe juif nous rappelle qu’il ne faut pas prendre le vêtement de la Loi pour la Loi elle même. Il est clair que dans cette définition la réponse au sujet posé ne peut être alors que négative. Soyons réalistes, il existe aussi chez les Francs-Maçons des attitudes similaires privilégiant la forme même si on n’insistera jamais assez sur la précision et la rigueur que nous devons avoir dans notre pratique des rituels. Son sens a cependant évolué, et aujourd’hui, se juxtaposent deux principales dimensions. D’une part, par delà les croyances et les religions, la religiosité est tout d’abord un fait anthropologique difficilement contestable. Ce fait traduit une spécificité exclusivement humaine par lequel chaque homme, en tant que tel et quelque soit son contexte historique ou culturel, a une qualité qui le rend conscient de l’infini, de l’inconnu, du mystère, de ce qu’aucune parole ne peut décrire, de l’ineffable, de ce « quelque chose d’autre » que l’on caractérise par le terme de sacré. Parce qu’il prend racine entre autres dans la tradition et culture judéo-chrétienne, par sa structure rituelle, par l’utilisation des symboles et ses constantes références à des éléments religieux puisés dans la bible exprimant la Loi, la spiritualité proposée par le REAA et par le Maître Secret s’inscrit dans cette perspective. Elle se définit bien comme une religiosité qui en exprime la source mais dont la dimension initiatique la tient éloignée des Eglises de toute sorte, des religions institutionnalisées et de leurs vérités qu’elles veulent nous imposer.

D’autre part, s’appuyant sur la pensée humaniste issue du siècle des Lumières, la religiosité, si elle ne comporte pas nécessairement de croyance spécifique dans une divinité clairement définie et en une vérité révélée, désigne en revanche une orientation claire de la pensée vers une direction transcendante qui marque clairement que l’univers à un sens parce que obéissant à des Lois, que l’homme y occupe peut être une place privilégiée. Voilà qui nous rapproche de la spiritualité.

Définir la spiritualité n’est pas une chose aisée. Principalement, parce que la spiritualité à la différence des religions, n’est pas extérieure à soi, mais fait partie intégrante de notre vie intime, de notre personnalité et varie en fonction de nos espérances et de nos désirs, de nos freins aussi conscients et inconscients. La spiritualité est en réalité dynamique et évolutive. Pouvant naître indifféremment dans la croyance ou dans la raison, elle se base toujours sur le questionnement et se nourrit des interrogations que déclenchent les événements de notre vie. La définir signifie en réalité parler d’une partie de soi-même, de sa manière d’être et d’envisager nos rapports au monde et aux autres. Parce qu’elle exige de porter un regard extérieur et objectif sur soi et en soi, elle vise clairement à une transformation de l’existence par le dépassement de soi vers un art de vivre qui est progressivement à découvrir et à mettre en action. Si pour la majeure partie d’entre nous, elle débute par des questions existentielles sur le pourquoi de la mort, sur le sens de la vie, sur le monde et sur notre place dans la création, elle se poursuit nécessairement, en tout cas pour ma part, dans la recherche et dans les tentatives de mettre en application tant faire se peu, cette citation du Dalaï Lama (« mon autobiographie spirituelle »), « la spiritualité correspond au développement de qualités humaines telles que l’amour, la compassion, la patience, la tolérance, le pardon ou le sens des responsabilités ». Mettre en pratique de telles qualités en constitue l’application, pas la source, ni l’origine ce qui oblige en amont à un repositionnement global pour envisager différemment notre rapport au Monde, aux autres et à soi-même.

Mais comment être certain que ces valeurs soient bien universelles, à la fois partageables par tous et donnant du sens et un sens si ce n’est en remontant à leur source ? C’est précisément, me semble t-il, le sens que nous pouvons donner à la spiritualité des degrés de perfection comme nous le rappelle l’introduction : « il ne s’agit pas de l’acquisition d’un savoir mais la recherche d’une connaissance métaphysique ». Aller au delà, des apparences, des mots, pour découvrir par soi même l’essence même des choses et des êtres, de nos liens et à commencer par soi même qualifie la spiritualité du Maître Secret. La métaphysique est ainsi à l’Esprit ce que la physique est à la matière, une science qui cherche à identifier la Loi qui régit toutes les choses dans leur ensemble et chacune dans son détail. Cette spiritualité qui consiste donc chercher en soi un plus petit dénominateur commun, des valeurs à mettre en action, doit elle aboutir à trouver la source ultime de ces valeurs et de pouvoir la nommer ou pas ? Et si nous ne sommes pas en mesure de la nommer, rien ne nous empêche de la penser. Cette réflexion qui n’engage que moi constitue aujourd’hui l’une, mais pas la seule, de mes principales interrogations.

Si il y a un symbole qui imprègne clairement de religiosité la spiritualité du 4ème degré, c’est bien l’appellation de « Levite » qui est donnée au Maîtres Secret. Du Levite, nous retenons la dimension sacerdotale, à travers son rôle de gardien et de serviteur de la Tente puis du Temple. Les versets 26 à 29 du livre 30 de l’Exode nous rappellent que les Levites sont les fils d’une des 12 tribus d’Israël, mis à part par l’Eternel, qui se sont distingués en passant par le fil de l’épée les idolâtres du Veau d’Or. Je me souviens encore de mon sujet au bac français « l’Homme est né libre et partout il est dans les fers ». De cette citation de Rousseau, nous n’en avons retenu que l’aspect politique et social. Mais, à l’aune du 4ème degré, elle revêt une tout autre signification. Les fers dont nous parle Rousseau sont pour le maçon, les métaux qu’il est censé avoir laissé à la porte du Temple. Pour le Maître Secret, les métaux, représentés par le voile qui lui couvre les yeux, ne sont pas, les éléments matériels issus du monde profane, mais bel et bien les idées qui lui ont été inconsciemment données. Ce sont les véritables constructions mentales issues de notre environnement, de notre culture, de notre éducation, de nos codes sociaux véritables filtres qui nous empêchent d’avoir une vision et une compréhension différente : « De même que vous ne voyez pas bien, vous ne comprenez bien pas » nous précise le Rituel. Rousseau définit la liberté non comme la possibilité de faire ce que l’on veut, mais comme la perfectibilité, c’est à dire comme une potentialité, une possibilité pour ne pas dire une nécessité offerte à chacun de dépasser ses limites qu’elles soient sociales, intellectuelles et spirituelles. De son côté, le Convent de Lausanne reprend cette notion de liberté comme essence même de la nature humaine et l’élève à une position quasi sacré en la qualifiant de « rayon d’en haut, de patrimoine de l’humanité, de bien le plus précieux, source des sentiments d’honneur et de dignité ». Je ne peux alors m’empêcher de faire le rapprochement avec le Lévite. Le Devoir et la mission quasi sacré du Maître Secret est d’exercer cette liberté sans se préoccuper de savoir où cela va le conduire. Il doit agir à la manière des Lévites au Mont Sinaï. Il doit, non déconstruire ce serait alors le projet d’une secte, mais discerner (je rappelle que l’épée est un des symboles du discernement) ce qui vient de lui de ce qui lui a été imposé de manière inconsciente.

Le 4ème degré est une étape intermédiaire et préparatoire vers de nouvelles découvertes. La méthode du Rite Ecossais Ancien & Accepté si l’on veut bien la mettre en pratique, est loin d’être confortable. Elle est faite d’interrogation, de questionnement et de doutes, de re-lectures. Entre parenthèses, le terme de relecture est, selon certains historiens des religions, l’étymologie même du mot « Religion ». Toujours est-il que si elle s’accommode assez mal de la consolation des certitudes, de l’illusion de certaines de nos croyances ou non-croyances, elle est revanche un puissant moyen de recherche pour nous aider à penser et à agir par soi-même, à devenir nous même, à passer des certitudes déterminées par notre environnement aux convictions forgées par soi. C’est le concept même de la Liberté exprimé précédemment par Rousseau. Passant de l’équerre au compas, nous sommes amener à évoluer du monde des mots et des symboles vers celui des idées puis de l’Idée. C’est ici que s’exprime pour moi la transcendance nécessaire à la spiritualité du Maitre Secret. Pour ce faire, il nous faut être dans le lâcher prise, faire preuve de courage dans l’acceptation à faire émerger des mots de nouvelles idées, à discerner progressivement la réalité à nue, à rencontrer parfois l’irritant, l’étonnant, l’insolite mais aussi l’indicible et l’inexprimable. C’est de cette manière que je vis la spiritualité proposée par le Rite Ecossais Ancien & Accepté. Grâce à la pratique du Rite, certaines de mes découvertes ont été joyeuses, d’autres, plus difficiles à intégrer parce que bousculant des vérités illusoires profondément ancrées que mon Ego refusait et refuse encore de lâcher. Ce qui est certain, c’est que cette méthode me permet progressivement de voir autrement, de réinventer mes rapports au monde et aux autres pour tenter d’agir dans mon quotidien différemment.

 Alors, la spiritualité du Maître Secret se définit elle comme une religiosité sans religion ? En définitive, j’entrevois dans cette question, deux interrogations. Et si je répondrai par l’affirmative à la première, cette religiosité du Maître Secret est elle réellement sans Religion sans le « s » ? Au risque peut être d’en décevoir certains et d’en rassurer d’autres, je répondrai sur cette question…en ne formulant aucune réponse. Les religions n’ont pas le monopole de la spiritualité, ni peut être même de la Religion et encore moins de la quête du Sens. Le 4ème degré nous enseigne de la nécessité impérieuse de réinvestir individuellement les mots et les idées, TOUS LES MOTS, TOUTES LES IDEES première étape nécessaire mais au combien indispensable dans la quête de la Parole Perdue. Et si nous ne devons pas prendre les mots pour les idées, nous ne devons pas pour autant les craindre. Les idées cachées derrière les mots de spiritualité, de Religion ou même de…Divin n’appartiennent à aucune religions, à aucune Eglise instituée. C’est à chacun et à tous de se les approprier en fonction de sa conscience, et pour chaque Franc-Maçon, de leur donner du sens en y ajoutant ou retirant tel ou tel élément au fil des intuitions nées de la confrontation entre les symboles, les mythes et nos expériences. C’est pourquoi, je crois qu’il est important de laisser à chacun le soin de s’interroger sur cette question. Amorcer une esquisse de réponse nécessite une réelle et véritable remise en cause et de profondes interrogations. La réponse sera loin d’être simple et rapide à obtenir – il faut toujours ce méfier des raccourcis – mais elle n’en demeurera pas moins bonne et respectable puisque elle sera SA réponse, propre et unique, fruit si ce n’est d’une conviction, au moins d’une construction personnelle et d’un cheminement individuel.

T F P M, T I F représentant le S C de France, et vous tous mes F M S,

J’ai dit.

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