Symbolisme du 1er Ordre : quelques aspects

Auteur:

D∴ B∴

Obédience:
Non communiqué
Loge:
Non communiqué

Introduction

La Franc-maçonnerie est une société initiatique, qui n’a de sens que dans la mesure où elle assure la mutation ontologique du néophyte au moyen de rites de passage(s).

L’édition par Slatkine en 1992 des rituels de 1786 du rite français moderne comporte une postface. On y lit sous la signature de Guy VERVAL : « le rite français est un des produits les plus achevés que nous léguèrent nos prédécesseurs du siècle des Lumières ».

En préface du même ouvrage, Daniel LIGOU écrit : « Nos aïeuls de 1786 avaient conçu un mécanisme de progression dans la connaissance maçonnique fort remarquable. Pourquoi négliger cette portion de notre patrimoine ? ».

Etudions en quoi le 1er Ordre permet la mutation du Maître devenu Elu. La première partie concerne la vengeance. La seconde le symbolisme du Tableau de ce Conseil. La troisième la portée du grade.

Première partie : la vengeance

La légende du 3ème grade laissait impunis les meurtriers d’HIRAM, évanouis, semblait-il, dans les montagnes de judée. Quoi de plus normal que ce désir d’achever une histoire interrompue ?

Les Francs-Maçons qui ont pratiqué les Hauts Grades du R E A A déplorent qu’après le 3ème grade de la Loge symbolique le rite français ne consacre pas un grade à la seule poursuite des assassins. En effet, on passe directement du grade de la Maîtrise à l’Ordre d’élu qui, au R E A A, correspond aux 9ème, 10ème et 11ème grades.

Selon P. NAUDON, l’Ordre d’Elu est la fusion de deux grades pratiqués vers 1760 par divers Chapitres parisiens, « Maître parfait » et « Maître Elu », grades que nous retrouvons dans le premier système lyonnais et dans le rite de la Loge mère de Marseille, Nihil Obstat…

L’Ordre d’Elu n’est en fin de compte que l’image en miroir de la maîtrise. La victime, c’est-à-dire le bon Maçon, devient sacrificateur, tandis que les trois meurtriers succombent. En termes psychanalytiques, la vengeance est ici le meurtre du père et la caverne n’est que l’image de l’Inconscient.

La vengeance étant nécessaire, l’Ordre d’Elu clôt un cycle ouvert par la Maîtrise. Il est indispensable à la métamorphose initiatique, non pour l’anecdote mais par une nécessité interne au processus.

Cependant, il n’est pas inutile de rappeler que les grades de vengeance ont mauvaise presse. Leurs cordons noirs, leurs poignards, les têtes tranchées, tout concourt à n’en faire que de répugnants mélodrames dont la première version imprimée apparaît dans une divulgation de 1766.

Sensibles comme quiconque à l’horreur du rituel de 1766, les rédacteurs de 1786 voulurent en atténuer la portée. Au 1er Ordre du rite français les assassins sont retrouvés mais, volontairement, se donnent eux-mêmes la mort pour échapper au châtiment de Salomon. Les deux premiers se précipitent dans une fondrière où les bons Maçons les découvrent expirant ; le troisième se suicide avec le poignard. Après son voyage le récipiendaire se contente de brandir un poignard et n’exhibe pas de crâne. Néanmoins, dans le discours historique qu’il prononce après la réception, l’Orateur relate que les neuf Maçons rapportèrent les trois têtes à Jérusalem.

Rappelons-nous qu’à l’époque de Salomon, la prison n’existait pas. La justice ne connaissait que les peines suivantes : l’acquittement, l’amende, le bannissement, l’esclavage, la mort. Lorsqu’à la mort d’Hiram Salomon invite à faire justice, la condamnation à mort devait être induite.

On peut se demander si les rédacteurs du rituel n’ont pas eu conscience qu’il y avait une contradiction entre le concept de vengeance et la loi évangélique du pardon des offenses.

Dans le rituel de 1786 la scène, de la mort des mauvais compagnons, est simplement représentée par un « Tableau » situé dans la « Chambre obscure » où « une décoration figurera l’entrée d’une caverne » et les épisodes du psychodrame sont simplement « montrés » au récipiendaire et non vécus par lui. Ainsi, la vengeance perd une partie de sa signification.

Notons dans le rituel même cette intéressante restriction : « Tout vous a annoncé la vengeance, mais l’Ordre est bien loin de vous inspirer un pareil sentiment. Il vous engage, au contraire, à ne jamais oublier que tout bras armé autrement que par un pouvoir légitime ne peut être que criminel ».

Ce sont les mauvais compagnons qui, par leur suicide, satisfont eux-mêmes à la vengeance des Maçons. Par rapport au récit divulgué en 1766, le rituel de 1786 peut, moralement parlant, paraître supérieur, mais enlève au 1er Ordre un réalisme qui pouvait se retourner contre la F M toute entière.

Au-delà de l’anecdote, on ne peut échapper à la question : peut-on trouver à ce rituel une dimension qui justifie son insertion dans un système initiatique ?

Il est évident que dans le rituel du 1er Ordre de 1786 le thème d’« Elu » est prépondérant et que le concept de « secret », correspondant à la recherche de la connaissance peut paraître occulté.

Aussi, interrogeons-nous sur la portée symbolique de cet Ordre.

Deuxième partie : symbolisme du Tableau du Conseil du 1er Ordre.

Dans la partie centrale du Tableau du 1er Ordre, on observe au Septentrion deux grandes roches et au milieu une colline de roches montrant l’ouverture d’une caverne. Si le symbolisme de la roche est l’immobilité, montrant l’immuable du comportement, cet élément n’a qu’une valeur d’accessoire dans ce Tableau.

L’entrée de la caverne pourrait comprendre un petit tunnel, ce que le rituel ne précise pas. Symbole d’une attente inquiète, le tunnel est une voie de communication couverte et obscure qui conduit d’une zone de lumière à une autre.

Que représente cette caverne ? L’entrée des enfers, l’inconscient ou le seuil de l’initiation ?

La caverne est un lieu souterrain, au sommet voûté, enfoncé dans la montagne et obscur. Les mauvais compagnons se sont réfugiés dans cette obscurité.

Pour Platon, ce monde est un lieu d’ignorance, de souffrance et de punition, où les âmes humaines sont enfermées et enchaînées par les dieux. Son symbolisme comporte une signification non seulement cosmique mais également éthique et morale. Pour Platon, la caverne est l’image du monde.

Dans les mythes et légendes, les cavernes abritent fréquemment des monstres, des brigands ou les portes de l’enfer. Parfois, c’est un lieu où l’on enterre les morts qui y commencent leur voyage d’outre-tombe ; en ce sens, la descente aux enfers n’est qu’un préalable à une nouvelle naissance. On retrouve ici les deux aspects, positif et négatif, de tout grand symbole.

L’antre, cavité sombre aux limites invisibles, est un symbole de l’inconscient et de ses dangers, souvent inattendus.

Le passé, inscrit au fond de chaque être, ne disparaît pas. Même reniées, les réalités du passé continuent de tourmenter l’être qui se réfugie au fond de la caverne c’est-à-dire l’inconscient.

La caverne symbolise le lieu de l’identification, c’est-à-dire du processus d’intériorisation psychologique, suivant lequel l’individu devient lui-même et devient mature. L’organisation du moi intérieur et de sa relation avec le monde extérieur est concomitante. De ce point de vue, la caverne symbolise la subjectivité aux prises avec les problèmes de sa différenciation.

Le mauvais compagnon s’est réfugié dans son inconscient figuré par la caverne. Lorsqu’il voit apparaître le bon Maçon, il reprend conscience des réalités du passé et ne peut étouffer le sentiment de culpabilité.

La caverne symbolise donc l’exploration du moi intérieur et plus particulièrement du moi primitif refoulé dans les profondeurs de l’inconscient.

Entrer dans la caverne c’est donc faire retour à l’origine et de là tenter l’ascension. Nous avons déjà étudié un symbolisme voisin lors de l’étude du cabinet de réflexion au grade d’apprenti.

Le caractère central de la caverne en fait un lieu de régénération.

Le Tableau montre un escalier taillé dans le roc qui mène à la caverne. Il est le symbole de la progression vers le savoir, de l’avancée vers la transfiguration. S’il s’élevait vers le ciel, il s’agirait de la connaissance du monde apparent. Or, notre escalier rentre dans la terre, il figure donc la progression vers le savoir occulte et la connaissance des profondeurs de l’inconscient.

Ainsi, tant la caverne que l’escalier visent la connaissance de l’inconscient, afin de permettre la naissance d’un homme nouveau.

Une source jaillit au Septentrion entre les rochers. La source dont il s’agit ici est bien la source de la connaissance, mère de cette connaissance qui conduit à la perfection et qui dérive de la mémoire, lieu sacré du savoir. Or, si la source découle elle-même du marais de la mémoire, comment ne pas évoquer ici l’inconscient ?

Jung désigne la source comme une image de l’âme, en tant qu’origine de la vie intérieure et de l’énergie spirituelle.

Après avoir assisté au suicide du mauvais compagnon, dont la prise de conscience et le remord l’ont emporté sur l’inconscient, le bon Maçon va se désaltérer à la source près de la caverne. Cette eau est régénérante. Témoin et acteur d’un moment de l’histoire de la F M, le Maçon naît à un état nouveau.

A l’Occident du Tableau, un chien en quête évolue près de l’entrée de la caverne. Si le chien est associé au monde du dessous dans la mythologie, de nombreuses cultures donnent du chien une image de loyauté et de courage. Dans notre rituel le chien rappelle que le moindre indice sert souvent à déceler le coupable. Il invite donc à la vigilance.

Le rituel de 1786 mentionne un bras droit armé d’un poignard du côté du Midi du Tableau. Le bras est le symbole de la force, du secours accordé, de la protection. Il est aussi l’instrument de la justice : le bras séculier inflige leur châtiment aux condamnés. C’est le sens qu’il faut donner au bras représenté sur notre Tableau. Le fait qu’il s’agisse du membre droit qui, chez les Grecs, symbolise la force, l’adresse, le succès, ne fait qu’ajouter à l’aspect actif de la démarche.

Ce bras droit est armé d’un poignard. L’ambiguïté de l’arme est de symboliser en même temps l’instrument de la justice et celui de l’oppression. En toute hypothèse, elle matérialise la volonté dirigée vers un but. Le glaive, instrument de l’intellect, sert à trancher, à couper, pour débarrasser l’homme de tout ce qui gène sa réalisation spirituelle. En ce sens, l’instruction du 1er Ordre prend toute sa signification, qui invite l’Elu à être toujours prêt à frapper ce qui offense et blesse la vertu.

A l’entrée de la caverne il est une lampe qui éclaire le tunnel d’entrée. Le symbolisme de la lampe est lié à l’émanation de la lumière. Sa flamme est symbole d’illumination et, liée au feu, symbole de purification, de pureté. Du temps de Salomon, cette lampe brûlait à l’huile d’olives ; or, depuis la colombe de l’arche de Noé, l’olivier est un symbole de paix dans les traditions juive et chrétienne. Est-ce à dire que le mauvais compagnon vivait en paix dans sa caverne jusqu’à l’arrivée du bon Franc-maçon ?

Dans le cas présent : soit cette lampe n’éclaire pas la partie de la caverne où se cache le mauvais compagnon, soit elle ne figure que l’émanation de la lumière. Car, comment expliquer que le mauvais compagnon n’ait pas évolué si les ténèbres où il se réfugiait étaient illuminées par la lumière ? Nonobstant, l’Instruction du grade explique que nous recevons une lumière imprévue dans les démarches dictées par la conscience. Il ne s’agit donc plus ici d’un simple éclairage !

Il est cependant une lumière qui éclaire et qui illumine. C’est l’étoile du matin et les huit étoiles en haut du Tableau. Comme le fond du Tableau est noir pour signifier la noirceur de l’action, les neuf étoiles sont mises en relation avec l’obscurité et symbolisent les valeurs complémentaires et alternatives d’une évolution. Les astres sont animés d’un mouvement circulaire qui est le signe de la perfection. On comprend dès lors qu’ils participent des qualités de transcendance et de lumière.

L’Etoile du Matin revêt une signification particulière. C’est pourquoi elle est plus grande que les huit autres astres. De couleur rouge, annonciatrice de la renaissance perpétuelle du jour, elle est le symbole du principe même de la vie. On comprendra facilement qu’elle guide l’homme qui sort des ténèbres de l’inconscient pour progresser sur le chemin de l’éveil initiatique.

Les étoiles percent l’obscurité, elles sont des phares projetés sur la nuit de l’inconscient.

Cette lumière, à laquelle se réfère notre rite, n’est autre que la connaissance qui métamorphose, que chaque Franc-Maçon a pour devoir d’acquérir.

Troisième partie : portée de l’Ordre d’Elu Secret

Le Tableau du 1er Ordre crée un espace dans lequel s’exécute l’évolution de l’homme.

Cet espace symbolise :

– le milieu, extérieur ou intérieur, dans lequel tout homme se meut,
– le milieu où se déploient toutes les énergies.

Il est à la fois :

– le lieu des possibles : en ce sens il symbolise le chaos des origines,
– et le lieu des réalisations : il symbolise alors le monde organisé, le cosmos.

De même, la F M est le cadre dans lequel le monde issu du chaos s’organise.

Le concept de voyage, étudié dans un contexte différent aux 1er et 2e grades de la Loge symbolique, est sous-jacent. D’abord le Franc-maçon voyage, éclairé par les 9 étoiles, à la recherche des assassins ; puis il revient vers Salomon, enrichi d’une connaissance nouvelle.

A notre tour, nous devons nous pencher sur un certain nombre de thèmes que sou-lève le symbolisme du premier Ordre :

– la vengeance ou la justice, selon qu’une institution réglemente la punition,
– la dénonciation, voire même la délation, corollaires de la justice,
– la réparation du forfait,
– le pardon,
– l’équité, selon que la passion guide ou non la justice,
– la connaissance du moi intérieur, de l’inconscient,
– le suicide, acte conscient ou acte de lâcheté,
– la valeur de la vie (cf. meurtre d’Hiram et suicide des assassins), qui renvoie à la procréation artificielle, à l’euthanasie, aux manipulations génétiques,
– la vigilance,
– l’évolution dans la connaissance,
– l’éthique, au-delà de la morale.

Le Franc-Maçon doit travailler sur son moi intérieur et donc repousser les limites de l’inconscient, car l’au-delà de la Lumière est ténèbres.

Certes, un rite de passage, à volonté initiatique, est nécessairement sous-tendu par une histoire primordiale, un mythe, qui relève d’un temps immobile et d’un espace immuable. A cet égard, la légende d’Hiram est un mythe, comme tant d’autres, qui n’a nul besoin de vérification historique. Cet Hiram-là n’est pas le fondeur du Livre des Rois, il est l’architecte archétype d’un Temple idéal.

Son ordalie sert de support au rite : l’impétrant, comme HIRAM, est frappé et mis en terre pour que naisse un homme nouveau. Il ne s’agit pas, notons-le, de résurrection, mais bien d’une transformation existentielle, comparable à celle qui, du grain fait le blé, de la chrysalide le papillon. De là découle la nécessité du meurtre symbolique : sans lui RIEN ne serait possible, le meurtre devient geste d’amour !

Daniel LIGOU a écrit : « A noter que nous pouvons, pour les Ordres [des Hauts Grades du rite français] faire la constatation que nous avons faite pour la « Maçonnerie bleue », chaque entrée dans un Ordre ou dans un grade est considérée comme préparation à des connaissances supérieures. Ce cheminement n’est pas mal conçu, car, dans le fond, les quatre [Ordres] retenus peuvent contenir l’essentiel de l’enseignement maçonnique que l’actuel R E A A condense dans quinze degrés ».

Ontologie = partie de la métaphysique qui s’applique à l’être en tant qu’être, indépendamment de ses déterminations particulières.
Ordalie = épreuve judiciaire par les éléments naturels.

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