Tu ne prendras point les mots pour la réalité

Auteur:

H∴ V∴

Obédience:
Non communiqué
Loge:
Non communiqué
A. L. G. D. G. A. D. L. U.
Ordo ab chao – Deus meumque jus
Sous la Juridiction du Suprême Conseil des Souverains Grands Inspecteurs Généraux de 33e
 et dernier degré du Rite Ecossais Ancien et Accepté pour la France

Tu ne prendras point les mots pour la réalité

Cette phrase énoncée lors du premier voyage de réception au 4ème degré peut être comprise comme un ordre ou comme un conseil. C’est en tout cas une mise en garde. Pour appuyer celle-ci, le Néophyte dont les yeux sont recouverts d’un bandeau transparent effectue la marche serpentine, traduisant ainsi son hésitation et sa vision imparfaite dans le plan ou il se situe maintenant. Cela l’incite aussi à une remise en cause totale y compris de ce qu’il a appris depuis son initiation au grade d’apprenti.

Mais alors comment faire pour progresser, dans la mesure où régulièrement tout ce qui nous a été enseigné  est remis en cause ? Je suis entré en Maçonnerie parce que le doute était en moi, je croyais avoir fait quelques progrès, j’étais presque certain que la méthode maçonnique me permettrait de réaliser ma quête, on m’a dit que j’allais maintenant pouvoir me perfectionner, c’est à dire approfondir mon acquis. Et voilà qu’on me conseille de tout remettre en cause.

Je vais essayer d’expliquer avec mes mots, les raisons pour lesquelles nous devons rester imprégner de cette méfiance et comment nous pouvons avancer malgré elle et aussi avec son concours. Il faut toujours avoir en mémoire que si la foi est respectable, c’est le doute qui nous instruit.

Un mot est un assemblage de sons ou de lettres susceptibles d’être utilisés dans diverses combinaisons. Et Paul Valéry dit : « chaque mot est un assemblage instantané d’un son et d’un sens qui n’ont point de rapport entre eux ».

Ainsi donc, un mot n’est pas quelque chose d’aussi simple qu’il n’y paraît. Chacun prononce différemment le son suivant l’idée qu’il met derrière le mot. Et aussi chaque mot à un sens. Or sens peut vouloir dire définition, mais aussi sensation. Sensation à un instant donné, dans une situation particulière. Ainsi un mot peut vouloir dire plusieurs choses.

Quelques fois le langage n’a pas seulement un usage descriptif, il arrive aussi qu’il constitue par lui-même une action. « Je te crée, constitue, reçois Apprenti F M », est une phrase qui ne se contente pas de dire ce qui est, elle est censé modifier le cours d’une vie et constitue une action.

Alors comment appréhender la Réalité quand l’outil qui permet de l’approcher et de la décrire est si imprécis ?

Selon Platon, la réalité se divise en deux mondes :

Le premier est celui des sens. Nous acquérons une connaissance en se servant de nos cinq sens. Cette connaissance ne peut qu’être imparfaite et approximative car il convient de se défier de nos sensations.

Le second est celui des idées, monde de la raison qui pour Platon est le seul porteur de la Réalité et qui nous entraîne vers la Connaissance c’est à dire vers ce qu’il y a de permanent dans les choses.

Pour Platon, ces deux mondes ne se rejoignent jamais, le premier naît et disparaît alors que le deuxième est éternel et immuable. Ils sont en opposition : les idées ou la Raison sont éternelles et identiques pour tous. Tandis que le monde des sens qui fait intervenir la perception et les sentiments est propre à chaque individu. Tous les phénomènes naturels qu’il nous est permis d’observer ne sont que des ombres de formes ou d’idées éternelles. Pour expliquer cette idée, Platon raconte l’allégorie de la caverne.

De même, les mots que nous utilisons pour nous exprimer sont aussi des ombres de la Réalité. Ce que nous percevons de notre Etre intérieur n’est que le reflet de son contenu réel. Et la partie de nous mêmes qui, comme l’homme lucide de la caverne, veut se retourner pour voir la Réalité est neutralisée, assassinée, par l’autre partie qui se contente de la vision des ombres.

Pour quitter le monde des ombres et aller vers la Lumière, il faut beaucoup de doute, du courage et beaucoup travailler. Le doute nous l’avons tous eu, sans lui nous n’aurions jamais été initié. Le courage, notre parrain en a pris une partie à sa charge, nous lui avons fait confiance. Pour le travail, tous les F F savent que le travail d’un maçon ne s’arrête jamais. Et ce travail consiste à décrypter  tous les signaux qui nous parviennent sous forme d’ombres codifiées en mots pour voir ou entrevoir l’objet réel, c’est à dire notre conscience de la réalité des choses. Le passage du langage à la Vérité se réalisera alors progressivement à force de persévérance, d’humilité et de lucidité, sans complaisance sur ce qui nous entoure et surtout sur nous-mêmes.

Difficulté de trouver la Réalité sous le mot :

Les mots ne sont pas des réalités, mais des façons de dire.

Il est des sentiments, des états d’âme, des états de conscience que les mots ne peuvent exprimer. Cet état de transcendance est vécu dans le silence intérieur et extérieur, mais il n’est pas possible d’en prendre vraiment conscience dans le brouhaha et le désordre qui nuisent à toute concentration. Et pourtant c’est bien avec des mots que l’on tente de traduire la réalité contenue dans l’idée qui finalement nous rapproche de cet état de transcendance.

Quand nous faisons un effort important de concentration que nous pouvons appeler prière ou méditation, cet effort s’accompagne de mots qui défilent dans notre esprit, même s’ils ne sont pas prononcés. Notre réflexion ou notre pensée s’appuie sur le langage.

Plus simplement nous savons bien qu’il est difficile et pas seulement par pudeur, éducation ou timidité d’exprimer ses sentiments et c’est pour cela que nous empruntons des formules convenues. Mais si quelqu’un emploie ses propres mots, à ce moment là, ils vous vont droit au cœur car ils sont authentiques.

Les mots et la parole ne sont qu’un outil pour partir à la quête ne notre Réalité intérieure. Idéalement, pour parvenir dans un monde parfait, il faudrait que nous détenions la Parole même de Dieu, le Verbe. C’est le Verbe qui peut nous ouvrir le chemin de la Vérité.

Malheureusement cette Parole a été perdue, de la même façon que Hiram tué par les trois compagnons a emmené avec lui les secrets véritables. C’est en recherchant ces secrets que nous construisons notre Temple, et allons vers la Connaissance. Cette Parole perdue, c’est l’infime parcelle du Divin en nous.

Cette recherche est universelle et elle a engendré de nombreux mythes : le Paradis perdu, l’âge d’or, la Quête du Graal, L’Atlantide disparue, les restes d’Osiris, et sûrement bien d’autres.

Les mots ont des sons, une sonorité, un écho, propre à chacun, mais ce qui est agréable à l’oreille de notre ego peut en fait cacher un vide intérieur profond. Certains se gargarisent de mots savants sans rapport avec la réalité. Les pédants ont là leur fond de commerce avec autrui. Mais cependant les mots sont à notre disposition pour nous aider à aller vers la Vérité et non pour nous en éloigner ou nous la masquer.

La recherche de la Vérité s’accompagne donc de l’utilisation du mot le plus juste, du mot vrai, celui qui vient du cœur. Nous devons constamment détecter la vraie parole derrière les mots.

Nous savons qu’il nous faut compléter notre dimension spirituelle pour réaliser pleinement notre Etre et nous situer dans le cosmos au sein de la création par rapport au Principe créateur. C’est de la Parole perdue dont nous avons besoin pour comprendre notre situation et construire notre Temple qui doit recevoir la Lumière qui éclairera la Réalité de notre Etre.

Il n’est pas de Vérité unique dans le ressenti de chaque individu, mais autant de réalités particulières qu’il y a de réceptivités individuelles qui dépendent aussi bien de l’inné, de l’atavisme, de l’éducation ou de l’émotion de chacun. Il en est ainsi du symbole sous lequel le Maître Secret recherchera toujours l’idée. En fait le rôle du symbole est d’éveiller la conscience à un concept. Pour les F M il s’agit de l’éveil à l’Unité transcendantale, la Vérité primordiale, et il est évident que nous ne pouvons que converger vers ce concept. Chaque initié ayant son propre chemin et sa Vérité propre.

Les symboles n’auront donc pas pour nous de sens définitif avant l’ultime aboutissement de notre quête. Un mot sacré jalonnera les étapes de notre parcours et à chaque invocation de ce mot, nous savons intuitivement qu’il désigne une Réalité divine.

De même les mots traduisent les vérités qui sont les nôtres selon nos propres codes. L’élémentaire humilité nous engage à nous méfier des mots car leur sens nous échappe partiellement alors que tout semble clair. Deux traducteurs donneront des sens différents au texte avec les mêmes mots, d’autres feront des non-sens ou des contre-sens. Certains pour se faire croire plus savants vont transformer un texte intelligible pour le plus grand nombre en un autre parfaitement abscon.

La parole par sa musique, par le timbre de la voix peut devenir une berceuse. Par son harmonie, la poésie permet de transmettre certaines sensations ou certains sentiments avec plus de force que la prose. Elle peut cacher notre vide intérieur par son rythme, par l’harmonie des mots ou le combler en quelque sorte mais sans faire appel à notre quête de spiritualité. Les mots perdent leur puissance évocatrice et leur sens. C’est parler pour ne rien dire.

Notre rituel nous dit qu’il ne faut pas créer d’idole. Parfois les mots peuvent devenir des idoles, par le bien parler, l’emphase, la gestuelle ou le discours s’ils sont une fin en soi et si la recherche du bon mot nous fait oublier l’idée que l’on veut exprimer. Les idoles engendrent souvent le dogmatisme et l’application de règles établies. Notre recherche ne peut se faire qu’en dehors de tout cela, dans la liberté et le doute. Sans ces deux conditions il n’est pas possible d’aller vers la Connaissance.

Rechercher l’Idée derrière les mots. En effet les mots peuvent être considérés comme des symboles en particulier quand ils évoquent des concepts abstraits tel que le devoir, la volonté, la justice… Et dans ces cas là, il est nécessaire de véritablement savoir quelle signification il convient de leur attribuer. Mais on ne saura jamais si notre interlocuteur leur attribue la même définition ressentie.

Le danger réside en ce que la parole peut transmettre volontairement ou inconsciemment le contraire de ce que notre Etre véritable aspire à révéler. Notre éducation nous incline par exemple à contenir nos sentiments, à les masquer, empêchant de se découvrir soi même. Nos pensées coupables et la manifestation de notre ego insatisfait exigent l’emploi de mots lénifiants ou de mots convenus. Et parfois notre esprit, débordé par notre être dans ce qu’il a de plus intime nous fait commettre un lapsus.

Notre raison utilise et contrôle nos sens, mais elle ne doit pas occulter les messages qui nous viennent du cœur car ils sont les seuls qui peuvent nous aider dans notre cheminement intérieur.

L’enseignement du Maître secret propose précisément de prendre conscience de ces obstacles du langage qui occulte la Lumière de la Vérité.

La difficulté de la communication :

Les psychologues pensent que tout message tend à influencer l’autre dans ses perceptions, ses attitudes, ses sentiments et ses opinions.

D’ailleurs nous sommes plus réceptifs aux idées qui sont proches des nôtres et la communication entre individus accroît la similitude de leur raisonnement, de leurs attitudes, de leurs expressions de langage. Une sorte de mimétisme tend à s’instaurer. L’autre devient un miroir, il n’y a pas vraiment de remise en cause. Le prêt à penser est si confortable.

Quand il s’agit de communiquer avec notre Etre intérieur, les mêmes difficultés existent. Nous voyons ce que nous avions imaginé découvrir, une image complaisante et satisfaisante de nous mêmes. Or le but de notre démarche est de rechercher la Réalité de soi.

Le code personnel du langage est lié à la situation, à l’intonation, à la gestuelle, à l’humeur du moment aussi bien pour l’émetteur que pour le récepteur. Il nous arrive souvent d’envoyer des messages qui ne sont pas captés. Sommes-nous toujours conscients des messages que nous émettons ?

Les fables, les métaphores et les paraboles permettent de faire passer des messages car elles dédramatisent la perception de la situation, elles mettent une étape intermédiaire entre nous et notre conscience. Ainsi progressivement nous pouvons traduire la Réalité.

La phrase prononcée est claire, intelligible, compréhensible par tout le monde, formée de mots, d’un sens et d’un son, mais l’intonation qui lui est donnée, le geste qui l’accompagne, sont symboliques et codifient le message de celui qui l’adresse comme représentation symbolique de l’idée qu’il tente d’exprimer, et par suite de la réalité qui semble s’imposer à lui. Et le récepteur peut très bien répondre qu’il a saisi le sens ou qu’il n’a pas compris ce message sans même dire un mot, simplement par un signe.

D’une façon générale, la signification profonde des mots émis peut ne pas être perçu intégralement. Un déficit total à cet égard marque la pure incompréhension. La réalité restera alors ailleurs. Et cela est aussi vrai vis à vis de soi-même lorsqu’on se gargarise de mots prononcés, entendus ou lus, et que notre Etre authentique ne les reçoit pas.

Nous sommes dans la tour de Babel. Il est difficile de se faire comprendre, de comprendre les autres et le travail avance mal. Notre orgueil est la principale cause de ce mal, de la même façon que par cupidité les mauvais compagnons ont tué leur Maître Hiram pour s’emparer de ses secrets. A partir de ce moment, la Parole est perdue et nous sommes toujours à sa recherche, et en attendant de la retrouver, nous utilisons des mots substitués.

La recherche de la Parole perdue est une longue quête, un long chemin qui, sans lucidité et sans humilité dans l’approche du sens réel des mots, n’a probablement aucune chance d’aboutir à moins de devenir un Saint.

A chaque F de vivre cette recherche avec la parole substituée et la symbolique qui lui permet de se rapprocher de son Etre vrai. En laissant plus d’espace à l’imaginaire, le langage des symboles pratiqué en maçonnerie permet d’aller beaucoup plus loin, et plus en profondeur que ne l’autorise le langage courant. Des progrès sont réalisés chaque fois que sera recherchée l’idée qui existe derrière le symbole comme nous y engage notre Rituel.

En Loge, les mots eux mêmes doivent quelques fois être pris pour des symboles en particulier pendant la lecture du rituel : par exemple l’âge ou l’heure avec des réponses différentes en fonction des degrés.

Mais il ne faut aussi que chacun de nous interprète le rituel avec sa propre sensibilité, sinon le risque est qu’il se transforme en un recueil de règles dogmatiques.

En conclusion le Maître Secret ne prendra pas les mots pour la Réalité, c’est une injonction, une obligation, d’abord parce que la Réalité-Vérité primordiale lui est inaccessible, et, ensuite parce que la lecture du mot peut recouvrir des sens multiples selon celui qui les emploie. Et les plus dangereux sont ceux qui conduisent à étouffer la pureté de notre Etre, c’est-à-dire l’étincelle divine qui est en nous et que nous voulons justement raviver.

J’ai dit !

Résumé :

Notre F nous a dit que cette phrase est une mise en garde contre tout ce qu’il a appris depuis le cabinet de réflexion. Que ce soit les connaissances ou la méthode de recherche qu’il pensait détenir en étant devenu M.

Platon considère le monde divisé en deux parties :

Celui des sens qui nous conduit vers une connaissance imparfaite et approximative parce que nos sensations ne sont pas entièrement fiables.

Celui des idées qui est seul porteur de la Réalité et qui nous entraîne vers la Connaissance, un monde éternel et immuable.

Platon explique cette différence des deux mondes qui ne se rejoignent jamais avec l’allégorie de la caverne. De même les mots que nous employons ne seraient que les ombres de la Réalité et la partie de notre Etre qui veut tendre vers la Vérité et en opposition violente avec l’autre partie qui se contente de l’apparence.

Les mots ont aussi un sens, une sonorité, un écho qui peuvent modifier leurs significations. Il est donc important d’utiliser le mot juste, le mot vrai, celui qui vient du cœur. Et il faut toujours détecter la vraie parole derrière les mots.

Les mots peuvent cacher des Réalités différentes liées à l’éducation, l’atavisme ou l’émotion. De même le symbole sous lequel le Maître Secret cherchera l’idée peut conduire par des chemins différents vers sa propre Vérité. Les symboles n’auront donc pas de sens définitif.

Nous sommes plus réceptifs aux idées proches des nôtres. Aussi quand il s’agit de communiquer avec notre Etre intérieur, nous voyons bien ce que nous avions imaginé découvrir : une image complaisante et satisfaisante de nous mêmes. Or le but de notre démarche est de rechercher la Réalité de soi, de se rapprocher de son Etre vrai.

En laissant plus d’espace à l’imaginaire, le langage des symboles pratiqué en maçonnerie permet d’aller beaucoup plus loin, et plus en profondeur que ne l’autorise le langage courant. Des progrès sont réalisés chaque fois que sera recherchée l’idée qui existe derrière le symbole comme nous y engage notre Rituel.

Il est donc impératif de ne point prendre les mots pour la Réalité, d’abord parce que la Vérité est inaccessible et ensuite parce que la lecture du mot peut recouvrir des sens multiples. Et les plus dangereux sont ceux qui conduisent à étouffer l’étincelle divine qui est en nous et que nous voulons raviver.

Accès réservé aux abonnés

Cet article fait partie de l’espace privé de L’Édifice.
Abonnez-vous pour accéder immédiatement à la plus grande bibliothèque maçonnique sur internet

  • Plus de 5 000 planches véritables
  • Issues de plus de 100 obédiences
  • Du 1er au 33ème degré
Déjà abonné ? Se connecter