Vous ne prendrez pas les mots pour des idées !

Auteur:

M∴ R∴

Obédience:
SSNFSCDF
Loge:
Béréshit Misraïm Orient de l’Etang Salé
Ordre Maçonnique Oriental du Rite Ancien et Primitif de Memphis-Misraim
A L G D S A D T L MM
T F P M et vous tous et toutes mes SS et mes FF M S

A04A-P-1

La réception au quatrième degré est importante dans la vie d’un cherchant. Elle concerne en effet des maîtres maçons qui ont le souci de progresser sur le chemin de la Lumière et de la Vérité, et qui ont de leur degré une connaissance attestée par le tuilage, le morceau d’architecture et par les maîtres secrets eux-mêmes. Mais le chemin est encore long et semé d’embûches. La cérémonie est destinée à dévoiler au candidat les fondamentaux du grade qui conditionneront la poursuite de sa quête.

Ainsi, lors des quatre voyages, le cherchant reçoit sa feuille de route sous la forme de conseils et de sentences, un voile lui couvrant les yeux et une corde au cou symbolisant son inachèvement.

Arrêtons nous particulièrement ce soir sur le conseil donné à l’impétrant par le T F P M lors du premier voyage : « Vous ne prendrez pas les mots pour des idées ! »

Comment définir cette notion de mot. Qu’est-ce qu’un mot ? Son étymologie est muttum, mot issu du bas-latin qui désigne un son, voire un grognement, un propos inarticulé. Il peut aussi signifier le contraire ! Tiraillé entre deux significations contradictoires, il est utilisé jusqu’au XIIème environ de manière plutôt péjorative, puis devient neutre ensuite. Il prend le sens de tout ce qui se prononce ou s’écrit. En linguistique, c’est une suite de sons ou de caractères graphiques formant une unité sémantique.

Le mot, le langage a toujours interpellé les philosophes.

Pour Démocrite, les mots sont des conventions humaines, et sont donc le fruit du hasard de l’évolution du langage. Et c’est vrai que le signe linguistique lui même est arbitraire. Le signifiant est arbitraire et conventionnel à l’égard du signifié (l’idée, le concept). On pourrait employer un mot pour un autre à condition que tout le monde soit au courant…

Pour Platon, le mot correct est l’incarnation d’un « mot idéal », qui appartient à la chose même. Les idées pour Platon sont des êtres réels, et il y a un monde des idées dont les mots sont les vecteurs.

Descartes en fait de son côté les purs véhicules de la pensée et en sont l’extériorisation et Locke affirme à peu près la même chose, que les mots renvoient aux idées dans l’esprit de celui qui parle, et qu’ils en sont les signes ou marques sensibles. Leur fonction est essentiellement la communication.

Rousseau cherche à montrer que l’origine du langage humain réside dans ses passions. L’homme commence par sentir les choses et le langage, les mots sont la conséquence logique de nos passions, amour, haine, pitié, colère. Les premiers mots étant des plaintes, des « mutta ».

Son sens actuel qui nous nous intéresse davantage, mais qui n’est pas éloigné de la pensée des philosophes, c’est d’être une unité linguistique qui désigne quelque chose. Les mots renvoient à des choses ou des concepts réels, ou tout au moins à l’image que l’on s’en fait, ils désignent aussi des personnes des êtres, des actions, des états, des qualifications… Sa fonction première est de communiquer, oralement d’abord, par écrit ensuite, et les premiers langages étaient probablement des sons, des « mutta » avec lesquels nos lointains ancêtres désignaient le gibier, l’eau, le feu, le froid, la peur, la joie, le désir…enfin tout ce qui était leur quotidien dans leur lutte pour la survie. L’on rejoint Rousseau. Les mots deviennent donc, comme le dit Démocrite, des conventions humaines, et forment un champ sémantique conventionnel qui s’enrichit avec les progrès de l’humanité et son besoin de communiquer et de faire exister les nouvelles inventions et les nouveaux concepts.

Les mots sont la condition de la pensée, il n’y a pas de pensée sans langage comme l’affirme Hegel. Les mots extériorisant l’idée, la pensée. La vraie pensée n’est elle pas alors le mot lui-même ? Nos pensées nos idées ne peuvent en effet n’être déterminées que lorsque les mots les ont formulées. Le concept est relié à une image matérielle écrite ou phonique, le mot.

S’exprimer par mots est possible, par exemple, si je dis « pain » au serveur du restaurant, il comprend et m’apporte du pain. Mais il va penser que je suis un peu primaire. Les mots n’en constituent pas moins un langage et le langage crée des liens entre les humains. Certains mots sont des concepts, des idées par essence. Le mot fraternité par exemple ou le mot sagesse, ce qu’on a coutume d’appeler les noms abstraits, désignent des concepts, des idées. Et je les reçois comme telles. D’autres me renvoient à des choses, un banc, une canne, d’autres ont besoin pour exister de qualificatifs, de déterminants, ou peuvent désigner plusieurs choses. Le mot « mot » peut être un mot ou une note écrite…envoie moi un petit mot.

Bien sûr que l’auteur du rituel n’a pas voulu d’une étude approfondie et linguistique. C’est notre esprit qui complique tout. Mais comme c’est agréable de s’écouter parler.

Je reviens donc sur l’affirmation que le mot est en soi une idée. Les mots expriment forcément quelque chose et nous renvoient à une image. C’est selon l’un de mes fidèles dictionnaires, la « représentation d’une chose dans l’esprit ». « L’idée est une pensée qui est comme l’image des choses » affirmait Descartes.

Nous y sommes. Le mot idée est étymologiquement une image. Aujourd’hui, me semble t-t-il, l’idée est quelque chose d’abstrait, il évoque plus une notion, une pensée, un discours ? Avoir des idées veut dire savoir penser. Je voulais en fait en venir à affirmer que mot et idée constituent donc un couple indissociable, par eux nous sommes en relation avec le monde visible, et invisible peut-être, nous avons accès à la connaissance, du signifiant au signifié.

Alors, pourquoi ne faudrait-il pas prendre les mots pour des idées.

Je disais plus haut que les mots étaient des conventions humaines. Au fond, les mots sont des symboles. Et ces symboles me renvoient à des idées. Je parlais tout à l’heure de couple indissociable. La seconde partie de la sentence prend alors tout son sens. Il faut chercher l’idée sous le symbole.

Si les mots, conventions humaines, nous amènent aux idées, et que je peux donc dans une certaine mesure, les prendre pour des idées, c’est que le message qui m’est envoyé lors du premier voyage veut dire autre chose. C’est qu’il faut peut être chercher la signification de « vous ne prendrez pas les mots pour des idées » dans un exotérisme primaire.

Nombreuses sont en effet les façons d’utiliser les mots porteurs d’idées. Il faut pour cela que le discours apporte quelque chose. Aligner des mots ne constitue pas pour autant un discours ? L’utilisation des mots peut aussi être un danger, on peut faire beaucoup de mal, on peut donner beaucoup d’espoirs, on peut rassurer, apaiser on peut aussi déstabiliser, influencer… On peut aussi parler pour ne rien dire. Je rebondis sur…et on dit la même chose que le précédent orateur, s’écouter parler est tellement agréable, et la qualité vibratoire de notre discours nous amène sûrement à l’harmonie cosmique. Pourtant Le vieil adage la parole est d’argent mais le silence est d’or est souvent oublié. Combien de discours dont on ne voit pas le bout. S’écouter parler est probablement l’occasion de s’aimer.

Le mot juste, celui qui exprime une idée claire et compréhensible, utile à tous doit être un objectif que nous nous efforçons d’atteindre.

En conclusion, et cela n’engage que moi bien entendu, cette sentence n’est pas une invitation à une dissertation philosophique sur le langage, ce que j’ai fait…mais une mise en garde essentielle et basique contre l’expression non maîtrisée, contre les discours – paraître, et une invitation au bannissement des discours hermétiques stériles.

C’est Molière qui faisait dire à Chrysale, en parlant de Trissotin, dans « Les femmes savantes » « on cherche ce qu’il dit après qu’il a parlé ».

Trissotin n’était pas Maçon, mais…Molière aurait pu l’être.

J’ai dit.

Accès réservé aux abonnés

Cet article fait partie de l’espace privé de L’Édifice.
Abonnez-vous pour accéder immédiatement à la plus grande bibliothèque maçonnique sur internet

  • Plus de 5 000 planches véritables
  • Issues de plus de 100 obédiences
  • Du 1er au 33ème degré
Déjà abonné ? Se connecter