Je suis libre de tout mais j’ai le devoir de tout
P∴ R∴
Ordo ab chao Deus meum que jus
Au nom et sous la juridiction du Suprême Conseil
Des Souverains Grands Inspecteurs Généraux du
33ème et dernier Degré du Rite Ecossais Ancien et Accepté pour la France
Ne faisant pas directement référence à une phrase du rituel, ce sujet m’offrait, m’a t-il semblé, beaucoup de liberté pour mener ma réflexion ; impression peut-être trompeuse…
Je précise d’emblée que si on est véritablement libre, c’est bien sûr de tout : on est libre ou pas. Finalement, c’est le rituel du premier degré qui a « recadré » ma réflexion dans ma quête maçonnique :
« Qu’est-ce qu’un Franc-maçon ? C’est un homme né libre et de bonnes mœurs, également ami du riche et du pauvre, s’ils sont vertueux ».
Immédiatement après : « quels sont les devoirs d’un Franc-maçon ? Fuir le vice et pratiquer la vertu ».
Liberté, devoir : deux notions intimement liées qui concernent bien les Maçons que nous sommes mais qui posent quelques questions.
Je vous propose donc quelques idées sur cette valeur de liberté indispensable aux hommes que nous sommes et sur son véritable sens dans notre de condition de Franc-maçon et de Maître Secret puis une réflexion sur le Devoir, sur la possibilité réelle que, Maîtres Secrets, nous avons de remplir le Devoir de tout.
Libre… Homme libre…
En reprenant une des nombreuses définitions du mot liberté : « Possibilité d’agir, de penser, de s’exprimer, selon ses propres choix », je m’aperçois évidemment que d’un point de vue profane cette liberté peut se décliner de multiples façons :
- liberté de décision posant le problème du rapport avec le déterminisme que peut être par exemple un dogmatisme religieux.
- liberté d’exécution pouvant s’opposer à la contrainte mais pas forcément à la nécessité
- liberté civile permettant d’agir sous la protection des lois en évitant les contraintes des autres.
- liberté politique…etc.
La discussion sur le sujet pourrait être longue et ferait un sujet très intéressant de baccalauréat de philo mais cette recherche philosophico-sociale porte-t-elle sur la liberté qui me concerne en tant que Maçon ? Ma liberté maçonnique, je le pense, va bien plus loin : elle jalonne et balise ma quête.
Quand j’ai été reçu Apprenti-Maçon, j’étais sensé être libre…et de bonnes mœurs…, ce qui me permettait de réclamer l’entrée du Temple. Mais cette liberté, quelle est-elle ?
La réponse, nous la trouvons peut-être dans l’historique et l’évolution de la Maçonnerie. Pour être reçu Maçon, deux seuls critères entraient en ligne de compte : critère de « franchise » ou « d’affranchissement » et critère « d’excellence physique ».
Pour devenir Maçon, le profane devait être « liber » et non « servus ». Servus : membre d’une corporation asservie car liée à un pouvoir, à un Seigneur, à un grand de ce monde.
Par contre il pouvait appartenir à une corporation « affranchie » qui pouvait être un Ordre par elle-même. Ainsi Frédéric II de Prusse, qui a écrit les Constitutions auxquelles nous nous référons encore de nos jours, s’adresse à nous en parlant de « Société des Anciens Franc-maçon Unis, connue sous le nom d’Ordre Royal et Militaire de l’Art Libre de tailler la Pierre ».
Quant au critère « d’excellence physique », il était indispensable en effet aux candidats qui ne devaient avoir aucun handicap physique pour intégrer à cette époque les corporations de métier.
La notion de liberté en loge symbolique est donc simple si on se réfère à ces deux critères clairs et non susceptibles d’appel.
Par contre y ajouter les « bonnes mœurs » s’avère plus compliqué et pose finalement des questions sur cette liberté aux trois premiers degrés.
Comment en effet apprécier les « bonnes mœurs » d’un profane ? Et n’est-ce pas embarrassant de le « juger » finalement par le vote après le passage sous le bandeau ? Heureusement dans ce cas, et même si c’est rare, l’appel est possible, ce qui arrange bien. De plus, bien souvent et cela a été mon cas, demander à être reçu Maçon est consécutif à une démarche dite « d’approche » extérieure qui suscite ensuite la démarche personnelle. A-t-on le droit de refuser l’accès au Temple au profane qui a été sollicité ?
Donc, comment appréhender cette liberté aux trois premiers degrés en Loge symbolique ? Existe-t-elle réellement ?
Reçu Apprenti-Maçon, je me suis engagé à me priver de la liberté de parole.
Je me suis engagé à tailler ma pierre brute pour la débarrasser de ses aspérités et m’améliorer, à « vaincre mes passions, soumettre ma volonté à mes devoirs (nous en reparlerons) et faire de nouveaux progrès en Maçonnerie », à « fuir le vice et pratiquer la vertu »…
J’ai eu la liberté de m’engager et travailler selon un rituel fondé sur une symbolique exotérique mais je n’ai pas eu la liberté de me prononcer sur les valeurs ou les vertus, seulement de les acquérir selon la méthode proposée. On peut donc admettre qu’aux trois premiers degrés, notre liberté est pour le moins limitée.
En rester là s’apparente à adopter un dogmatisme humaniste (si un dogmatisme peut être humaniste) ou un dogmatisme religieux.
Ma liberté de Maître Secret au quatrième degré me donne heureusement une clé : « la Clé d’Ivoire qui ouvre seulement la porte symbolique d’un nouvel espace de liberté, vers soi-même.
J’ai été reçu Maître Secret, la vue non cachée par le bandeau mais en portant le voile sur le front ce qui me permet d’entrevoir la Lumière et je suis passé de l’équerre au compas, de l’exotérisme géocentrique à l’ésotérisme héliocentrique.
Tous les voyages de la cérémonie de réception au 4ème degré sont autant d’appels à l’acquisition de cette véritable liberté morale, la seule vraie liberté en fait.
Je cite le T F P M, lors du premier voyage : « Ecoutez la voix qui vous dit : la Maçonnerie t’a libéré de l’ignorance, des préjugés et des superstitions. Elle t’a tiré de la servitude et de l’erreur. Tu ne te forgeras point des idoles humaines pour agir aveuglément sous leur impulsion, mais tu répondras toi-même de tes actes et tu ne prendras point les mots pour la réalité. Tu t’efforceras toujours de découvrir l’idée sous le symbole ».
Je suis donc invité (et dans les autres voyages également) à « prendre du recul », un recul que je pourrais qualifier de « hauteur morale », donc à acquérir ma liberté morale.
Cette véritable liberté m’invite à dépasser tous les principes qui sont les miens en tant qu’homme bien sûr mais également tout ce que j’essaie imparfaitement de dégrossir et d’améliorer en Loge et en corollaire, dans la vie profane.
Je suis entré dans un espace de « liberté de penser » qui n’est pas limitée par des principes mais par une morale, morale à la base de l’éthique de mon comportement. Cette morale ne m’invite pas à renier les contraintes humaines d’ordre sociétal car la vie en société implique des règles qu’il nous faut respecter, mais elle m’invite à m’en détacher et les considérer à leur juste place pour qu’elles n’entravent pas ma force de raisonnement et que je puisse m’engager en « connaissance de cause ».
Les richesses matérielles, culturelles ou autres ne sont en fait que pauvreté ou ignorance si nous ne savons pas les dépasser et les considérer à leur juste place.
J’ouvre une parenthèse : une entrave à ma liberté ne vient-elle pas de moi-même ? La Maçonnerie invite à s’améliorer, mais le préalable à cette amélioration n’est-il pas de bien se connaître, d’avoir l’humilité (pas toujours évident) d’accepter une image médiocre de soi pour progressivement la transformer, et par cette amélioration, s’aimer davantage et ainsi aimer ceux qui nous entourent.
Cette liberté morale, cette éthique de comportement et de jugement : pour faire quoi ? Qui dit « liberté » dit « choix » ; qui dit « morale » dit « devoirs ». De quels devoirs s’agit-il ? Devoir au singulier ou devoirs au pluriel ? « d » minuscule ou « D » majuscule ? Première réponse : en modifiant l’énoncé de ce travail, je place le « tout » devant devoir qui devient pluriel : « je suis libre mais j’ai tous les devoirs ».
Comme sur le mot liberté je ne vais pas me lancer dans une réflexion philosophico-sociale sur le devoir. Je cite simplement :
- l’inné qui implique pour l’homme le devoir de conservation,
- l’acquis qui régule dans le temps les devoirs de la vie en société
- et la conscience qui fait la synthèse des deux et qui donne sens à la vie et dont dépendront tous les devoirs consentis.
La Morale, d’inspiration humaniste, religieuse ou philosophique nous dicte un certains nombre de devoirs.
Nombreux sont mes devoirs d’initié aux trois premiers degrés :
- d’une façon générale, fuir le vice et pratiquer la vertu.
- faire preuve de fraternité, aimer et secourir mes Frères
- obéissance et fidélité
- travailler sans relâche à m’améliorer
- garder le silence : « le premier de ces devoirs est un silence absolu »
- achever au dehors l’œuvre commencée dans le Temple.
Les rituels des 3 premiers degrés mettent à ma disposition de nombreux outils et symboles pour définir et remplir mes devoirs d’homme et de Maçon. Ces devoirs, il est facile de les connaître mais il est difficile de les remplir en notre état de pierre encore mal taillée.
Maîtres Secrets, nous avons été invités à acquérir cette liberté absolue qui nous engage à remplir notre Devoir avec le « D » majuscule.
Contrairement aux devoirs en Loge symbolique, au 4ème degré : « il est plus facile de faire son Devoir que de le connaître ».
L’accomplissement de mes premiers petits devoirs n’est qu’une préparation à celui du Devoir essentiel qui est de rechercher la Parole perdue, la Vérité, la Lumière.
Ce grand Devoir « absolu » prend une dimension universelle et est inconditionnel : on me demande si je suis (je cite le rituel) : « préparé à accomplir le Devoir parce qu’il est le Devoir, sans songer à la récompense ».
Tout ce que j’en sais, le rituel nous le dit, c’est que :
- « il est la grande Loi de la Maçonnerie »
- « il est aussi inflexible que la Fatalité »
- « il est aussi exigeant que la Nécessité »
- « il est là, toujours impératif comme le destin »
- « et qu’il conduit à la Vérité que nous cherchons »
Seulement, je ne discerne pas toujours où cette recherche me mène, et ça pose quelques questions, mais au moins je me reconnais cette liberté « morale » qui se manifeste dans l’accomplissement permanent du Devoir majuscule.
A la notion plurielle des devoirs se substitue la notion unitive du Devoir qui correspond à la liberté d’être, la liberté de repousser ses limites, de se dépasser constamment dans un perpétuel devenir où l’œuvre s’accomplit petit à petit.
J’en viens maintenant à la problématique que pose l‘inconnu sur la nature du Grand Devoir.
Comment en effet avoir le Devoir de tout si je ne le connais pas. « Tout » devient en ce cas prétention et imprudence, car agir avec une telle obligation selon la morale certes, mais aussi sous la contrainte de tout (« l’impératif catégorique » selon Kant), cela risque fort de nous mener à des erreurs contraires au but recherché.
Or nous le savons la Maçonnerie propose, mais n’impose pas.
J’ai acquis ma liberté morale, mais je suis libre de faire ou non mon Devoir.
Chacun fait son chemin, poursuit sa quête au rythme qui lui est propre. Les devoirs enseignés aux trois premiers degrés, je les ai remplis et je les remplis toujours plus ou moins correctement. Pour le Maître secret qui ne connait pas la nature du Grand Devoir, le but n’est-il pas simplement de l’approcher sagement par l’addition des devoirs que lui proposent les différents degrés de notre Rite. D’ailleurs, n’oublions pas l’injonction : « Malheur à ceux qui assument une charge qu’ils ne peuvent pas porter ».
Ce qui m’est proposé, ce n’est donc pas le Devoir de tout mais un cheminement, une éthique de vie plus qu’un résultat. En conclusion à la réception au 4ème degré, le TFPM me le confirme, je cite : « De même que l’étoile que vous portez et que vous ne voyez qu’imparfaitement, la Vérité est la lumière placée à la portée de tout homme qui veut ouvrir les yeux et qui veut regarder. Le Devoir y conduit sûrement ».
Cette lumière que je recherche est intimement liée à l’illumination intérieure de l’œil de mon cœur. Elle m’amène à exprimer et accomplir mes devoirs d’homme et mon Devoir d’initié ; elle me mène entre autres :
- à la prise de conscience de moi et des autres
- à apprendre à me défaire de tous préjugés et jugements de valeur
- à me déterminer à suivre ma voie de réalisation sans porter atteinte à autrui
- servir et aimer mon prochain et remplir ainsi mon devoir de solidarité
Par contre, il est un devoir qui m’a été expressément demandé de remplir en tant que Maître Secret : Promouvoir la Justice, ce qui passe inéluctablement par la recherche de la Vérité.
Justice et Vérité sont indissociables même si la vérité reste de source divine. Je ne me lancerai pas dans un propos sur la Justice, sujet de planche à lui-seul, mais accomplir mon Devoir de Maître secret, promouvoir la Justice, consiste peut-être à vaincre l’opinion, les superstitions, les idoles, pour accorder le nom de vérité à quelque chose qui prend petit à petit sens pour moi dans le respect de la Loi qui régit l’unique et le multiple de ce monde.
Ma liberté de Maître secret prend donc un sens particulier, ainsi que le Devoir…
« Je suis libre de tout, mais j’ai le devoir de tout ».
Au final et pour conclure je vais prendre la liberté de formuler l’intitulé de ce travail différemment ; je le peux : il ne fait pas directement référence au rituel.
En fait, je suis libre, mais de cette liberté suprême et morale qui m’amène à remplir tous les devoirs (avec un « d » minuscule) qui sont ceux de l’’homme de bien que j’essaie de devenir, mais je ne peux pas avoir le Devoir (majuscule) de tout, puisque j’en ignore la nature véritable, tout en sachant que c’est à vos côtés et avec votre Amour, mes Frères, et à travers les différents degrés de la Loge de perfection si vous m’en jugez digne, que je pourrai cheminer vers l’accomplissement de ce Devoir.
Je suis véritablement libre, j’ai tous les devoirs de l’homme de bien et je tente de m’améliorer en essayant d’accomplir mon Devoir.
J’ai dit