Dévoilement et Révélation
J∴ J∴ Z∴
La langue française est riche et subtile. A partir de la même étymologie, elle a créé des mots qui, pour se ressembler, n’en sont pas moins porteurs de connotations particulières. Il en est ainsi des mots révélation et dévoilement, qui dérivent tout deux du latin « velum », le voile. Certains dictionnaires en font des synonymes. D’autres distinguent entre ces deux mots une nuance sémantique. Pour le Franc-maçon de Rite écossais ancien et accepté, il convient de se ranger dans cette seconde catégorie, car si les deux mots partagent une partie de leur signification, l’un est porteur d’un sens, d’une dimension, que l’autre ne porte pas.
Dévoiler, c’est au sens propre ôter un voile dissimulant quelque chose, d’où le sens figuré de découvrir un fait qui était caché. Révéler a également pour sens premier, bien entendu, de faire connaître ce qui était caché. Mais il s’agit ici de divulguer une idée, un produit de l’imagination ou de la réflexion. On distingue déjà une nuance, le dévoilement se situant davantage dans le domaine du concret, la révélation plutôt dans le champ de l’abstraction. Au reste, le mot révélation accentue son sens in abstracto dans son acception métaphysique. Révélation est en effet le terme employé dans diverses religions pour désigner la manifestation directe de la pensée et de la volonté divines.
Dans l’Ancien Testament, la première révélation divine rapportée est attribuée à Abraham. L’injonction éthique qui sera à l’origine de la conception monothéiste ne découle pas d’une spéculation mais d’une interrogation inquiète sur le désordre du monde, et le sens des choses. Aucune observation factuelle, aucune réflexion ne pouvait conduire Abraham à une solution. Selon la Bible, c’est donc dans une révélation divine qu’Abraham trouve la solution à son inquiétude.
On pourrait évoquer longuement la révélation de la Loi divine elle-même lorsque, selon la tradition, Dieu lui-même en inspira le texte à Moïse, à qui il s’était déjà révélé lors de l’épisode du Buisson Ardent. Ici encore, la prescription divine est avant tout de l’ordre de l’éthique bien plus que dogmatique.
Pour les Chrétiens, la révélation culmine avec le Christ, notamment dans l’Apocalypse de Saint Jean. Le mot grec ἀποκάλυψις (apokálupsis) que l’on transcrit directement en français Apocalypse signifie précisément découverte ou révélation. Le dernier Livre du Nouveau Testament contient sous le titre d’Apocalypse les révélations faites à Saint Jean l’Evangéliste durant son exil dans l’île de Patmos. Le livre de l’Apocalypse est la Révélation du Christ, de son amour pour l’homme perdu ; il évoque en particulier le Jugement dernier et, par-là, la découverte ultime de la Vérité divine.
Les spiritualités de l’Orient font également de la révélation un évènement fondateur essentiel. Ainsi, sous un figuier, le prince Gautama, déchiré par le constat des maux de l’humanité, méditait sous un figuier lorsqu’il eût l’illumination de la connaissance, la révélation libératrice. Il devint dès lors Bouddha, « l’Eveillé », prônant la Voie du Milieu.
Le nom même du Veda, qui désigne une « connaissance révélée » transmise de brahmane à brahmane au sein du védisme, du brahmanisme et de l’hindouisme jusqu’à nos jours, renvoie à la fois au sens de « découverte, révélation » et à celui de « science, savoir », notamment pour signifier science sacrée, textes sacrés.
On voit donc que révélation est porteur d’un sens qui va au-delà du simple dévoilement.
Force est de constater cependant que nombre d’auteurs, ou plus souvent encore de traducteurs, utilisent l’un des termes là où l’autre eût été mieux approprié. Ainsi, ce commentaire d’un traducteur d’Ibn Arabi, le philosophe et métaphysicien arabo-musulman qui formalisa la tradition soufie (1). Denis Gril traduit en effet le titre de l’un des ouvrages majeurs de celui que la tradition arabo-andalouse appelle « Le plus Grand Maître » « Le dévoilement des effets du voyage ». Mais il nous indique dans la préface qu’il donne à sa traduction que « ce livre qui nous invite à suivre les voyages décrits par la Révélation et la tradition prophétique et à bénéficier de leurs effets se double d’un traité d’herméneutique. L’interprétation constitue elle-même un voyage dont le Cheikh inculque progressivement les principes à son lecteur, tout en le mettant en garde contre ses dangers ».
On comprendra que c’est à dessein que nous avons retenu cet exemple, qui évoque à la fois une progression dans la découverte de la Vérité et la dimension symbolique de ces voyages, pour marquer que ce mode de transmission auquel la voie maçonnique a recours est également privilégié dans d’autres traditions spirituelles.
Il est manifeste en effet que depuis les origines de l’humanité, les enseignements ésotériques dévoilent progressivement aux initiés le sens de mythes et de légendes transmis par la tradition. Au-delà d’une narration à prétention historique ou pseudo-historique, nombre de ces récits véhiculent une révélation, au sens de la transmission d’une parcelle de la Connaissance, prise au sens de la Vérité et de l’Absolu. Mais c’est naturellement du dévoilement et de la révélation dans le cheminement initiatique du Maçon que nous entendons traiter ici plus spécifiquement, au travers d’une analyse des rituels et des instructions des quatre premiers degrés du Rite Ecossais Ancien et Accepté. Il ne s’agit pas ici de Révélation au sens religieux du terme, tel que l’entendent par exemple certaines obédiences maçonniques qui exigent de leurs membres la croyance en Dieu et en sa volonté révélée. Telle n’est pas notre conception.
Déiste plutôt que théiste, le parcours initiatique proposé par le Rite Ecossais Ancien et Accepté tel qu’il est pratiqué en Grande Loge de France et dans la Juridiction du Suprême Conseil de France constitue une voie symbolique de spiritualisation. On qualifie souvent le travail auquel est appelé l’initié d’ascèse, ce qui signifie qu’il s’agit d’une succession d’exercices et d’expériences auxquels il s’astreint en vue de son perfectionnement spirituel. Etape après étape, degré après degré, sa quête le conduira à s’élever, à ajouter à la perception de l’immanence la perspective de la transcendance, à déchirer les voiles des représentations et des illusions, à traverser le monde sensible, afin de parvenir à un niveau supérieur. Ce sont les étapes de ce cheminement conduisant à la réalisation spirituelle de l’initié, les divulgations et les prises de conscience qui s’y rapportent, que nous considérerons ici comme étant de l’ordre de la révélation.
Ainsi, bien au-delà d’une convention lexicale, nous distinguerons dans les rituels des quatre premiers degrés de l’Ecossisme les éléments de la révélation, au sens de mise en évidence ou de mise au contact de ce qui est de l’ordre du spirituel et du sacré, des éléments qui constituent un dévoilement, pris au sens de divulgation d’un secret symbolique opératif.
Nous verrons également que la révélation est tournée vers l’élévation et l’intérieur, tandis que le dévoilement est davantage tourné vers le temporel et l’extérieur. Il va de soi que la réalisation à laquelle aspire l’initié repose sur la complémentarité qu’il saura trouver entre ces deux voies de perfectionnement.
Le rituel du Premier Degré symbolique indique que lorsque le Vénérable Maître est conduit à son Plateau, son premier geste est d’illuminer le Delta rayonnant. D’invisible qu’il était jusque-là, ce symbole devient visible. Ainsi commence le processus de sacralisation de la Loge : l’Œil Symbolique au centre du triangle passe d’un état virtuel à un état manifesté, symbolisant, selon le carnet d’instruction du degré, le Grand Architecte de l’Univers à l’invocation duquel les travaux vont se dérouler.
A cette révélation initiale va succéder par l’allumage successif des étoiles des trois piliers le dévoilement progressif du volume de la Loge, jusque-là resté dans la pénombre. L’Orient, le Midi puis le Septentrion de l’espace sacralisé du Temple apparaissent ainsi l’un après l’autre en pleine lumière.
Le rituel nous donne alors à considérer une autre révélation, celle des Trois Grandes Lumières. Le terme révélation semble ici le plus approprié pour refléter le caractère hautement symbolique et la puissance du contenu spirituel de ces trois éléments indispensables pour que la Loge puisse être régulièrement ouverte.
Cette révélation est immédiatement suivie du dévoilement du Tableau de Loge sur lequel figure les principaux symboles du grade. La Loge est recréée dans le temps et l’espace. Le Vénérable Maître va pouvoir procéder à l’ouverture effective des travaux avec l’aide des deux Surveillants.
Les secrets ainsi rendus visibles et actifs dans l’espace-temps sacrés de la Loge doivent disparaître lors de la fermeture des travaux. C’est le sens de la phrase que prononce le Vénérable Maître avant la Chaîne d’Union qui marquera la fin de la Tenue. Ces secrets doivent en effet être « enfermés dans un lieu sûr et sacré », dans le cœur et l’esprit des Frères sur le point de se séparer. On procède ainsi à l’effacement et à l’extinction des éléments qui matérialisaient le caractère initiatique de la Loge. Juste avant de quitter le Temple désormais désacralisé, le Vénérable Maître se couvre et éteint le Delta lumineux.
A propos de ces secrets enfin, il est intéressant de relever l’échange de questions-réponses que propose l’Instruction au Premier Degré :
D.- En quoi consistent
les secrets de l’Ordre ?
R.- Dans la connaissance des
vérités abstraites, dont le Symbolisme
maçonnique est la traduction sensible.
D.- Qu’avez-vous aperçu en entrant
en Loge ?
R.- Rien que l’esprit humain puisse
comprendre : un voile épais me couvrait les yeux.
Il nous faut naturellement nous attarder plus longuement sur la cérémonie d’initiation.
Le premier dévoilement auquel est exposé le Candidat est celui du Cabinet de Réflexion, lorsque le Frère Expert lui ôte le bandeau qui obscurcissait sa vue depuis la salle d’attente où il avait déclaré accepter de se soumettre aux épreuves. Il s’agit ici d’un dévoilement partiel, en ce que les symboles que renferme ce local réputé souterrain et délibérément obscur ne sont pas, loin s’en faut, immédiatement explicites. Au reste, le candidat est invité à la méditation à partir de leur sens symbolique sans qu’il lui soit donné davantage d’explications.
Le rituel va ensuite dévoiler peu à peu au Postulant les termes et les enjeux de l’engagement qu’il s’apprête à contracter. Progressivement, le Récipiendaire va vivre les expériences symboliques que constituent chacun des trois voyages, avant d’être invité à prêter son Serment.
Un second dévoilement intervient alors, lorsque le bandeau est une première fois ôté des yeux du Néophyte. Il est alors invité à voir et à méditer tandis que deux informations lui sont révélées, la première sur la fraternité et le secours qu’il pourrait recevoir de ses Frères, la seconde sur la gravité d’un parjure. Le Serment prêté alors comporte notamment l’engagement de ne rien révéler des Secrets de la Franc-Maçonnerie à qui n’a pas qualité pour les connaître. C’est bien le mot « révéler » qui est ici utilisé, encore qu’il ne s’agit pas tant d’une révélation que d’une divulgation. En tout état de cause, cet engagement solennel, qui sera répété degré après degré, est d’ordre moral avant tout. Même si nombre des informations – par exemple sur les Mots, Signes et Attouchements – sont accessibles à un profane qui ferait preuve de curiosité voire seulement d’intérêt, l’éthique du Maçon est de n’en rien divulguer. Au reste, si Secret il y a, il nous semble évident qu’il ne saurait se trouver dans un livre ou sur Internet, ni, plus largement, où que ce soit en dehors d’un vécu initiatique personnel.
Le troisième dévoilement est celui de l’acte final de la cérémonie d’initiation, lorsque le bandeau est retiré pour la seconde fois des yeux du Néophyte placé dans la Chaîne d’Union. La scène du miroir est sans nul doute le moment culminant de ce dévoilement. La communication des mots, signes et attouchements du degré est alors effectuée, dévoilant les uns après les autres les secrets du grade au nouvel Apprenti.
On le voit, le Premier Degré est bien davantage l’occasion de dévoilements que de révélations. L’Apprenti est encore dans le monde de la Pierre Brute, de la matérialité. La démarche est initiatique et symbolique. Mais elle n’en est qu’à son commencement. Le temps de la spiritualité viendra plus tard.
Le rituel du Second Degré marque déjà clairement cette élévation qui voit l’initié passer de la Perpendiculaire au Niveau.
Avant l’ouverture effective des travaux à ce degré, l’Etoile Flamboyante est mise en place. Mais elle ne sera éclairée qu’une fois que le Vénérable Maître se sera assuré que tous les Frères qui décorent les colonnes du Septentrion et du Midi sont Compagnons Francs-Maçons. L’allumage de cette Etoile est indubitablement de l’ordre de la révélation, comme en témoigne l’instruction du grade qui indique que sur le plan spirituel, la lettre « G » placée en son centre évoque « le Grand Architecte de l’Univers » en tant que Centre de tout rayonnement ou encore « Celui qui a été élevé jusqu’au faîte du Temple ».
Cette révélation est centrale dans le degré, puisqu’elle donne origine à la réponse qui permet d’être reconnu comme Compagnon.
C’est lors de la cérémonie de réception au Deuxième Degré symbolique que sont dévoilés ou révélés l’essentiel des éléments témoignant de cette progression vers l’élévation spirituelle. Tout commence en fait lors de la tenue précédente, lorsque le Vénérable Maître donne au Frère Apprenti jugé digne de progresser la « preuve de confiance » que constitue le Mot de Passe des Compagnons. Il s’agit là d’un dévoilement significatif. Mais le Récipiendaire ne va pas encore plus loin au soir où il effectue son dernier travail d’Apprenti.
Au moment de commencer la cérémonie de réception au Deuxième Degré symbolique, le Vénérable Maître indique au Récipiendaire que le Temple de la franc-Maçonnerie va s’éclairer, qu’il va « découvrir le Monde extérieur » et qu’il va « être mis en possession des moyens et des objets de la Connaissance ».Sans que l’impétrant le réalise nécessairement à cet instant, c’est bien l’imminence d’une révélation qui lui est ainsi annoncée.
Le premier voyage, porté par l’évocation des cinq sens, est marqué par l’invitation à bien se connaître soi-même, selon le précepte jadis gravé sur le fronton du Temple de Delphes. Cette quête intérieure revient à chercher à se dévoiler à soi-même, ce que le rituel traduit par « Apprenez à connaître votre nature profonde ».
Le deuxième voyage fait appel à deux outils dont la Règle, présentée ici comme symbole de « la loi morale inscrite dans la conscience »,tandis que le thème développé par le Vénérable Maître est une invitation à méditer sur l’Architecture. Il est précisé qu’il est fait référence au Grand Art, « un art sacré par lequel ils réalisaient l’enseignement traditionnel ». Le Récipiendaire est appelé à être lui-même « une Colonne vivante qui s’élève vers les hauteurs », tout en s’appuyant sur la terre. Nous sommes ici manifestement dans l’ordre de la révélation.
Révélation encore lors du troisième voyage qui a pour thème« les sept arts libéraux qui représentent l’ensemble des arts et des sciences humaines ». Avant de détailler le trivium et le quadrivium des Anciens, le rituel énonce la portée majeure et la complémentarité de ces instruments : « De ces arts et de ces sciences, il n’en est aucun qui ne puisse aider l’homme à s’élever vers la connaissance parfaite, chacun étant un échelon qui lui permet d’apercevoir l’un des aspects de la vérité ».Le Vénérable Maître indique alors au Récipiendaire ce qu’il peut attendre de la pratique prudente et bien maîtrisée de ces arts libéraux : « Vous pouvez voir à l’Orient les Sphères céleste et terrestre. Elles vous suggèrent que désormais c’est tout le domaine de l’Univers qui est proposé à vos investigations ». La contemplation de la sphère céleste doit être comprise nous semble-t-il comme un acquis majeur sur la voie de la Connaissance.
Le quatrième voyage, sous le signe de l’Equerre symbole de la rectitude est surtout l’occasion de faire connaître au Récipiendaire les noms de cinq Grands Initiés. Nous sommes ici encore dans l’ordre de la révélation, comme le souligne le rituel : « L’Initiation a débuté à l’aube de l’Humanité pensante par l’intuition que l’Univers, malgré ses apparences changeantes, est soumis à un Plan, à des Lois morales et physiques que l’Homme supérieur doit s’efforcer de découvrir ». Et s’il fallait démontrer davantage la progression du plan matériel au plan spirituel, le rituel y pourvoit sans ambiguïté dans le commentaire du Vénérable Maître au terme de ce quatrième voyage : « Ces Grands Initiés se sont efforcés, chacun selon ses moyens et dans le cadre de son époque, de répandre leurs enseignements parmi leurs contemporains, sous la forme exotérique, en léguant aux Initiés des temps à venir, la tâche d’en découvrir l’ésotérisme ».
Ultime révélation de ces déambulations symboliques, le cinquième voyage enfin, qui glorifie le travail, en donnant à l’œuvre du Franc-Maçon une dimension sacrée : « Pour nous, Francs-Maçons, le travail constitue une véritable mission. Quelle que soit la place que nous occupions sur le chantier, même la plus humble, nous savons que notre effort concourt à la réalisation de l’Ordre cosmique, nous savons qu’en travaillant, nous coopérons à l’exécution du Grand Œuvre, selon le Plan du Grand Architecte de l’Univers. La Franc-Maçonnerie, mon Frère, est une véritable religion du Travail ».
Les cinq voyages ont préparé le Récipiendaire ; il est temps que l’on fasse briller à ses yeux le grand Symbole du Compagnon. La révélation est ici majeure, éclatante. Le rituel précise en effet que « le symbole de l’Etoile Flamboyante se réfère tout d’abord au Grand Architecte de l’Univers ».Le Vénérable Maître souligne la portée d’un tel symbole : « Comprenons bien que le Principe Suprême que nous traduisons par ce symbole est ineffable et que lui donner un nom (Dieu, Jéhovah, Allah, ou tout autre) c’est le rapetisser à la mesure humaine, donc le profaner. Ensuite, ce même symbole de l’Etoile Flamboyante peut représenter l’initié parfait que nous nous efforçons de devenir. L’homme, en effet, tout en étant infime par rapport à l’Univers, porte en lui-même un reflet de la Grande Lumière ».
L’une des deux pointes du Compas est découverte tandis que l’autre demeure cachée par l’Equerre. Mais la révélation est en chemin. Désormais, « la Lumière est dans son plein épanouissement ».
Le Troisième Degré va parachever ce mouvement ascendant accompli en Loge symbolique.
Les Maîtres quittent l’Orient pour aller vers l’Occident pour chercher ce qui a été perdu, désigné comme constituant les Secrets véritables du Maître Maçon et qui ne saurait se trouver qu’au Centre du Cercle. Le Compas est ouvert sur l’Equerre au-dessus du Volume de la Loi Sacrée. La quête elle-même, comme son objet, sont du registre du sacré et de la révélation. Ici encore, c’est au cours de la réception au grade de Maître que se marque principalement l’élévation, symbolisée dès le début de la cérémonie par l’allusion à l’escalier tournant. Une fois qu’il a été dûment éprouvé, le Récipiendaire prend connaissance du meurtre sacrilège qui constitue la légende du grade.
La tâche à laquelle s’employait l’Architecte était une tâche sacrée, l’édification du Temple érigé à la Gloire du Grand Architecte de l’Univers. La divulgation des circonstances de son assassinat et de ce qu’il en advint est donc par-là même de l’ordre de la révélation.
A la clôture des travaux, les Mots substitués que le Premier Surveillant rapportera au Vénérable Maître sont aussi, de par ce qu’ils représentent comme par la manière dont ils sont communiqués, de l’ordre de la révélation.
On voit ainsi que les degrés symboliques permettent à l’initié de s’élever progressivement au-dessus du contingent, de la seule réalité matérielle et tangible, pour percevoir la dimension spirituelle qui habite homme. La Loge de Perfection va lui permettre d’aller un pas plus loin, en passant de l’Equerre au Compas.
L’introduction aux Grades de Perfection qui figure en tête du Rituel du 4ème Degré rappelle que « l’enseignement dans les Loges de Perfection »ne vise pas à « l’acquisition d’un savoir ou d’une culture » – ce qui serait du registre du dévoilement –, mais bien de « la recherche d’une Connaissance métaphysique » – ce qui le place tout entier dans l’ordre de la révélation.
En précisant que cet enseignement fait référence à l’Ancien Testament pour conduire vers la Loi nouvelle, ce texte introductif marque sans ambages la dimension spirituelle de toute la démarche initiatique conduite en Loge de Perfection.
Il n’est pas indifférent de rappeler qu’à l’Orientdu Temple, « derrière le trône,est un grand cercle dans lequel est placé le Triangle sacré, pointe en haut, portant en son centre l’Etoile flamboyante ». Sur la bavette bleue du tablier du grade, l’œil figure « le Soleil, œil de l’Univers, image pour les anciens de la Divinité, le grand Archétype de la Lumière ».
Le lieu dans lequel est réunie la Loge est le Temple de Salomon et les travaux se déroulent devant le Saint des Saints, lieu sacré entre tous. L’horaire symbolique du travail est signifiant, puisque les travaux sont ouverts alors que « l’éclat du jour a chassé les ténèbres et que la grande Lumière commence à paraître ».
La Lumière dont il est question ici est symbolique, comme est symbolique le bandeau posé sur les yeux des récipiendaires lors de la cérémonie d’initiation au 4ème degré, qui s’ouvre par l’épisode du Sceau du Secret. Nous avons ici une double évocation de l’ordre de la révélation, celle du Secret que doit respecter l’initié et celle de la Lumière majuscule. Le rituel le précise quelques instants plus tard : « la Vérité absolue est inaccessible à l’esprit humain ; il s’en approche sans cesse mais ne l’atteint jamais ».
L’invitation à « changer d’échelle », à passer du microcosme au macrocosme, poursuit dans le même registre : « Il n’y a de réellement admirable que la Loi universelle qui régit toutes les choses dans leur ensemble et chaque chose dans son détail ». Vient alors la séquence majeure consacrée au Devoir, présenté comme « la grande Loi de la Franc-Maçonnerie », et dont le rituel précise que la route qui y conduit « mène surement à la Vérité ».
L’alliance que contracte le récipiendaire à cet instant le rappelle à ses obligations et à ses responsabilités tandis qu’il est mis « sur le chemin du Devoir qui conduit à la vraie Lumière ». Le bandeau qui obscurcissait sa vue lui a été enlevé. Il peut commencer « maintenant à pénétrer les hautes régions de la Connaissance spirituelle ».
Rappelant que« nous sommes tous soumis à la grande Loi universelle du Grand Architecte », le rituel résume ce qu’est le Devoir du Maître Secret : la quête de la Parole perdue. Et d’ajouter un peu plus loin « commencez maintenant la marche ascendante qui fera de vous les adeptes et les apôtres de la Vérité ».
Car la route n’est qu’à son commencement. Le Maître Secret est devenu Lévite, gardien de l’espace sacré du Temple. Cependant, une balustrade encore infranchissable le sépare du Saint des Saints. La révélation demeure incomplète, mais la clé d’ivoire laisse espérer un avenir complètement éclairé à ceux qui s’engageront avec « l’énergie, la persévérance et l’intention droite ».
On voit que les Secrets du grade, tels qu’ils sont communiqués lors de l’initiation ou évoqués dans les décors et le rituel des travaux au 4ème degré sont tous de l’ordre de la révélation, invitant l’initié à une élévation spirituelle à l’aide des outils symboliques et des moyens qui lui sont donnés. Il est passé du chantier au sanctuaire (2). A lui de bien comprendre où est son devoir et de s’y appliquer résolument.
Ainsi, la voie initiatique par laquelle est assurée la transmission du Rite Ecossais Ancien et Accepté repose sur une succession de dévoilements et de révélations. Il est offert au Maçon écossais de passer graduellement des savoirs à la Connaissance. Plus on progresse dans les voies qui sont tracées par le Rite, plus la révélation prend le pas sur le simple dévoilement. La dimension spirituelle devient prépondérante, tant comme voie de réalisation personnelle que comme mode d’appréhension de l’Univers tout entier. Il s’agit bien de passer par étapes successives des Petits aux Grands Mystères.
Peu à peu, dans le développement d’une spiritualité adogmatique, avec patience et résolution, l’initié va se rapprocher de la source de la Lumière et de la Connaissance, hors du temps et de l’espace, hors de la Manifestation, pour mieux inspirer son action dans le monde et la contingence.
Pour être dénuée de dogmatisme, la démarche spirituelle du Maçon écossais n’en est pas moins tendue vers l’accomplissement de sa double nature, humaine et divine. L’initié n’est nullement invité à quitter la matière pour l’esprit mais bien plutôt à se réaliser dans la matière et en esprit, à fusionner en lui, sans pour autant les confondre, ce qui procède de cette dualité ontologique. Voilà pourquoi chaque étape de son parcours, chaque instant de son travail, de dévoilement en révélation, sera placé sous l’invocation et à la Gloire du Grand Architecte de l’Univers, Principe Créateur et symbole du Un-tout (3).
Bibliographie :
Rituels de la Grande
Loge de France, Paris, Premier Degré
Symbolique 2006, Deuxième
Degré Symbolique 1986, Troisième
Degré Symbolique 1991.
Rituel de Maître Secret,
Suprême Conseil de France, Paris, 2000.
(1) Ibn ‘Arabî,, Le Dévoilement des effets du voyage. (Denis Gril, trad).Editions de l’Eclat, 1994.
(2) Jean-Pierre Lenormand ; Au-delà de la maîtrise, les chemins de la perfection. Ordo ab Chao n° 58 – 2009.
(3) Cf Instruction au Premier Degré Symbolique, Rituel du Premier Degré Symbolique, Grande Loge de France, 2006, p. 73 : « D.- Qu’avez-vous appris par l’étude du nombre un ? ; R.- Que tout est un, et qu’il ne saurait rien exister en dehors de tout : « un le tout » ».