Bien héréditaire qui se transmet de génération en génération

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3 fois puissant maîtres secrets mes F…, pour mon retour dans la juridiction vous m’avez gâté : obliger un frère se voulant iconoclaste à plancher sur la connaissance, « bien héréditaire qui se transmet de génération en génération » c’était un cadeau du ciel, si j’ose dire. Nous sommes, avec ce sujet, à la fois au cœur du rite et de la tradition maçonnique. Mais nous verrons que la tradition n’est pas immobile…du moins je l’espère, même dans ces grades de perfection.

D’ailleurs moi, qui ne suis pas latiniste et maitre très imparfait, je remarque que tradition en latin, acte de transmettre, vient du verbe tradere, « faire passer à un autre, livrer, remettre ». Pour ce qui nous concerne il s’agit de transmettre le rite et les faits historiques de l’ordre, par voie orale ou écrite comme ce midi, et comme dans toute spiritualité d’ailleurs. Le dictionnaire de la Langue Française remarque que la tradition en ce qui concerne l’Ecriture Sainte, c’est une transmission de génération en génération, à l’aide de la parole, la bonne pratique du rite donc, et de l’exemple. Ce que souligne d’ailleurs notre rituel du 4ème degré qui indique que « la connaissance est un bien héréditaire que chaque génération de francs-maçons augmente et qu’elle transmet à celle qui la suit ».Le Littré explique que le rhéteur Quintilien donne à tradition, le sens d’enseignement.

Comme le remarque judicieusement l’article tradition de l’encyclopédie universalis, il faut éviter de confondre tradere et transsmittere, remettre et transmettre…à moins que nous ayons intérêt, comme souvent, à conjuguer les talents.

D’abord en maçonnerie, nous avons une phase d’acquisition des bases de la connaissance, les outils, les 3 premiers grades, la maïeutique en loge bleue. Puis dès le 3ème degré sur la pointe des pieds, nous entrons dans les voies que d’autres ont commencé à tracer avec nous, nous commençons à apercevoir un peu de la lumière que nous avions demandée. Notre tradition se transmet à la fois telle que le rite nous l’a transmise, mais en s’adaptant aux acquis expérimentaux que nous rencontrons dans chaque atelier. Cette tradition est donc en permanence réinventée avant d’être transmise. La découverte de la liberté et de la notion d’immortalité ont eu une importance considérable pour la société humaine. Notre liberté de franc-maçon peut-être de sélectionner ce qui est digne d’être transmis de nos expériences individuelles du rite.

Notre tradition maçonnique, dans le rite écossais ancien et accepté, nous amène à construire notre temple intérieur pour reconstruire chaque jour notre rite afin qu’il reparaisse plus radieux que jamais. Cette construction individuelle d’une spiritualité à transmettre s’inscrit toujours dans un cadre collectif qui se transmet, de génération en génération, tout en se régénérant. La connaissance est donc collective : une appropriation des moyens de production de la pensée, pour les coordonner, les unir et en faire une force de progrès humain. Et le pire…c’est que ça dure 33 degrés. Je viens d’ailleurs de « percuter », mot plus fort que comprendre, que je suis vraiment redevenu apprenti : mes frères chéris je me sens rajeunir.

Blague à part cette lente maturation conduit à une découverte de la spiritualité raisonnable que ne peut se confondre avec un dogme ou un culte comme l’écrit Hubert Greven. Et pourtant nos poches maçonniques sont bourrées de mythes. Hiram par exemple, personnage historique énigmatique dans la Bible, architecte du Temple de Jérusalem, qui nous donne le point d’appui nécessaire pour aller plus loin dans la spiritualité du rite. La première Pierre sur laquelle bâtir notre perfection et notre Jérusalem céleste. D’autant que tous les frères vont s’entraider pour retrouver la parole perdue. Avec notre compas nous construisons l’univers et nous le soutenons grâce à la tradition que nous transmettons, ce mur que nous construisons chaque jour au-dedans et au dehors de nous –mêmes, comme de nos temples. Vous noterez que dans notre ordre, la tradition ne peut être qu’une connaissance transmise, en perpétuel mouvement, et non une tradition figée comme une pierre pétrifiée.

René Guénon explique que « toutes les déformations de la notion de tradition ont pour caractère commun de faire descendre l’idée à un niveau purement humain, alors qu’il ne peut y avoir de véritablement traditionnel que ce qui implique un élément d’ordre suprahumain » C’est là l’utilité du Grand Architecte de l’Univers car dans notre tradition s’il y a un plan il faut bien qu’il y ait un horloger, surtout dans des loges de St Jean qui s’appuient sur les mythes chrétiens. Notre transmission individuelle et collective nous ramène graduellement à tenter de retrouver l’unité, à travers la multiplicité de ses manifestations, à trouver peut-être au bout de la recherche un seul signifiant, le Grand Tout. De ce point de vue il y a le rituel qui transmet une discipline et une façon de rechercher, et il y a la tradition orale qui se transmet de frère en frère. Et les mythes transmis assurent que, même si la parole actuelle se perdait en circulant, les mythes comme dans l’histoire de l’humanité, y survivraient et permettraient la reconstruction collective de cette tradition.

Notre tradition vous le savez est ésotérique, elle vient de la Grèce et le mot signifie « Je fais entrer ». Ce savoir d’initiés se transmet à un cercle à partir de la décision du maître, le moment venu, une fois le frère arrivé, si j’ose dire, à maturité. Selon le Zohar, le traité des kabbalistes juifs du Moyen-Age : rabbi Siméon commença à parler ainsi en citant le livre des Proverbes : « Le traitre révèle les secrets, mais celui qui a la fidélité dans le cœur garde avec soin la parole qui lui a été confiée ». C’est le pendant de notre loi du silence vis-à-vis des profanes. Et à ce grade de maître secret nos lèvres ont été closes avec le Sceau du Secret pour renforcer cette obligation.

Quelle connaissance transmettons-nous de génération en génération ? Je donne là une interprétation personnelle qui peut être sujette à caution : Pas une religion, pas même une philosophie avec un corps doctrinal, mais sans doute simplement un corps personnel issu de notre travail, de l’interprétation des symboles mis en action dans nos loges et à l’extérieur du Temple. Comme le dit le rituel d’initiation à ce degré « vous déciderez par vous-mêmes de vos opinions et actions. Vous ne prendrez pas les mots pour les idées, et vous efforcerez de découvrir l’idée sous le symbole ». Donc chaque frère dans cette perspective transmet à la fois une tradition unique, réunie dans le rite, qui, lui, est la colonne vertébrale sur laquelle s’appuient à la fois notre réflexion…et notre progression. Ce peut-être une forme de gnosticisme : passer à l’aspect caché de la tradition et des rites, partir de l’écorce pour aller au noyau, passer tout simplement de la tradition à la connaissance maçonnique.

C’est ce noyau dur, si j’ose dire que nous allons transmettre : et pas question de faire un grand syncrétisme qui serait en fait un grand écart de l’esprit au risque de se perdre. Comme le dit René Guénon dans son livre « Les Aperçus de l’Initiation » les formes traditionnelles, (j’interprète en religions, philosophies), peuvent être poursuit Guénon, comparées à des voies qui conduisent toutes à un même but, mais qui, en tant que voies, n’en sont pas moins distinctes. Il souligne que lorsque l’on s’est en gagé dans l’une d’elles, comme nous, il convient de la suivre jusqu’au bout, donc jusqu’au 33 degré, si possible, car vouloir passer de l’une à l’autre, serait bien, selon Guénon, le meilleur moyen de ne pas avancer…sinon même de risquer de s’égarer tout à fait.

Pourquoi cette connaissance se transmet-elle de génération en génération ? J’en parlais un peu plus haut, car il s’agit d’une espèce de communication de maître à disciple, une filiation spirituelle, une sorte d’influence formatrice comme le dit Luc Benoist. Et pour nous maçons la transmission est essentielle pour garder vivant l’esprit d’Hiram. Pour que le rite soit transmis, il ne doit pas être altéré et la recherche individuelle doit pouvoir être collectivement canalisée pour éviter les sorties de route, les contresens : la pratique maçonnique traditionnelle doit être reçue sans modification, pure et sans tâche. Les religions du Livre, Islam, Chrétiens, Juifs sont les 3 rameaux d’un même tronc commun, qui pour le coup, aurait été altéré. Et heureusement que nous avons construit un temple idéal, de Jérusalem de la pensée, dans lequel chacun peut prendre part. Serge Hutin compare ça à l’ascension d’une montagne. Les chemins par lesquels on peut la gravir sont différents, mais tous se rejoignent au sommet. Et le sommet c’est la Tradition source originelle des traditions diverses. La modernité de notre tradition maçonnique c’est certes le syncrétisme qui la construit, mais n’en est pas l’essence. Et la faculté de puiser à plusieurs sources, chrétienne, traditions de métiers, old charges, l’Egypte, l’Antiquité, nous a permis de construire une espèce de catholicité, au sens d’universalité, de la tradition maçonnique.

Et ce qu’il y a de beau et de fort dans ce sujet de planche comme dans la maçonnerie, c’est qu’il nous faut transmettre non pas une tradition vide de sens, mais quelque chose de construit collectivement et d’interprété individuellement, en fait une partition et une maturation assez inexprimable ! Dans un sens les Règlements Généraux sont une forme de tradition immuable, comme le rite.

Les symboles permettent eux comme le dit Guénon de rendre concrètes, sensibles et perceptibles, des vérités transcendantes que le langage ne pourrait formuler. Mais une interrogation demeure : si le rite est immuable, comment ne pas transmettre une tradition réactionnaire ? Dès les années 30, Guénon, encore lui se penche sur la question et se brouille avec Charles Maurras : il explique notamment que militer constitue une attitude typiquement moderne à éviter soigneusement. L’élite explique-t-il, n’a pas à se mêler des luttes, qui, quelles qu’en soient l’importance, sont forcément étrangères à son domaine propre. Il définit ensuite parfaitement ce que reste la maçonnerie aujourd’hui telle que pratiquée en tout cas à la Grande Loge de France et Au Suprême Conseil de France : « son rôle social ne peut-être qu’indirect, mais il n’en est que plus efficace, car pour diriger vraiment ce qui se meut, il ne faut pas être entraîné soi-même dans le mouvement ».

La tradition de maçon que nous transmettons de génération en génération est bien de faire surgir l’ordre du chaos. Comme l’écrit André-Michel Kanner, il crée ainsi une chaîne initiatique, transmise à travers les siècles de bouche à oreille. Nous réalisant spirituellement, comme l’indique Claude Collin dans un texte récent, nous devenons au fil du temps plus éclairés, et nous pouvons ensuite éclairer le monde, grâce à notre école de la Sagesse. Il s’agit bien d’un bien héréditaire maçonnique transmis, sans conflit de génération ni rupture culturelle. Si j’osais notre tradition, c’est un peu comme le monsieur Plus de la publicité : non seulement nous assemblons, transformons et digérons notre rite, mais nous le transmettons enrichi de ce mouvement perpétuel de recherche. Ce qui en fait notre connaissance mutuelle. En nouveau converti, si j’ose dire, je souhaite conclure ce moment partagé par cette définition donnée par Adolphe Crémieux du Suprême Conseil de France, le 1er mai 1876 car c’est bien ainsi que je conçois toujours aujourd’hui notre transmission et notre recherche : « nos bras sont ouverts pour toutes les convictions. Nous ne donnons aucune forme au Grand Architecte de l’Univers. Nous laissons à chacun le droit de penser ce qu’il veut. Quant à nous, nous nous inclinons devant L’infini, l’Incompréhensible. Nous n’imposons pas plus la religion de Jupiter que celle d’Adonaï. Toutes sont égales à nos yeux ».

Amen si j’ose dire, ce qui en hébreu voulait dire « vrai, certain, même si dans certaines régions, le mot a aussi voulu dire benêt ou crétin, celui qui approuve sans réfléchir…ce qui évidemment ne nous concerne pas ! »

Trois fois puissant maître et vous tous mes Frères Maîtres secrets j’ai dit.

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