Du silence de l’Apprenti au signe du Maître Secret
B∴ H∴
A la
Ggloire du Grand Architecte de L’univers
Au Nom et Sous la Juridiction du Suprême Conseil
Pour la France
Des Souverains Grands Inspecteurs Généraux du
33° et dernier degré du Rite Ecossais Ancien et
Accepté
Ordo Ab Chao Deus Meumque Jus
Le grade de Maître Secret est placé sous le signe du silence et du secret matérialisés lors de la cérémonie de réception par l’apposition du sceau du secret sur les lèvres de chaque postulant. Ce signe s’effectue, l’index et le médius de la main droite sur les lèvres, les autres doigts repliés, puis en laissant tomber le bras le long du corps.
Au commencement, nous dit la Genèse, était le silence… A travers l’histoire antique, toutes les organisations initiatiques ont observé la loi du silence et la discipline du secret.
On trouve dès l’antiquité, trace de ce signe.En Egypte, il est associé à Harpocrate, fils d’Horus qui guérissait le corps et les âmes. Les grecs l’utilisaient pour représenter la Pythie de Delphes. Ce signe est porteur d’un enseignement traditionnel et établit le lien unissant Secret et Sacré.
Nous le retrouvons aussi, beaucoup plus tard, dans certaines représentations du Christ en majesté, dessinant le sceau du secret. Il enseigne comment conserver dans son cœur le secret initiatique.
A l’inverse, dans nos sociétés modernes et ouvertes, on aime les transparences, les commodités, les droits reconnus.
Notre époque déteste les secrets, les silences, les non-dits. Ainsi vont nos civilisations, avec leurs bruits, rumeurs et communiqués. Aujourd’hui, d’ailleurs, la communication est même devenue une science, une modalité de savoir, une détention du pouvoir sur les autres. Laisser croire que l’on sait, est déjà un pouvoir en soi.
Ce qui est vrai doit être montré. C’est l’image et le discours recevables qui nourrissent le peuple. On ne cherche plus, on absorbe, on accepte. Le recevable pour tous devient le convenable.
Cette surconsommation dans le monde moderne de bruits et rumeurs, cacophonies de tous ordres est telle que notre cinéma français vient d’engendrer un film muet complètement paradoxal et à contre temps de la tendance…à savoir…le film « The Artist » avec comme acteur principal, Jean Dujardin, qui a remporté le dernier Oscar.
On ne fait que retrouver ce qu’écrivait déjà Robert Bresson dans ses « Notes sur le cinématographe » : « le cinéma sonore a inventé le silence ».
Il n’en est pas moins vrai que, nous sommes aujourd’hui, bien loin des préceptes de Pythagore qui avant d’initier un néophyte, le soumettait à diverses épreuves qui trempaient son caractère et permettaient de le juger. C’est ainsi que le nouveau venu écoutait mais n’interrogeait pas. Pendant des mois et des mois, il était soumis à la discipline du silence. Si bien que lorsqu’enfin la parole lui était accordée, il n’en usait qu’avec circonspection, avec respect. Il avait alors appris, en son fort intérieur, que le silence est une force quasi divine et génératrice de pouvoir.Charles De Gaulle n’a-t-il pas écrit : « rien ne rehausse mieux l’autorité que le silence, splendeur des forts et refuge des faibles »…
Au cœur de nos sociétés, mais à l’abri des projecteurs, à couvert de sa loge, le Maçon se reconstruit dans la réflexion. Du silence de l’Apprenti à l’intégration du bon usage de la parole du Maître, la nouvelle gestation s’opère dans le silence. Il y a une démarche volontaire du Maître qui en mettant ses deux doigts au coin de sa bouche, prouve une maîtrise du verbe par une retenue significative.
Dans les deux cas il s’agit du même objectif,mais si le silence est imposé à l’Apprenti, il devient un devoir pour le Maître Secret.
Le Maître Secret dispose d’un pouvoir d’action autre et autonome. Le silence ne lui est pas imposé, il se l’impose à lui-même. Il l’assume, pleinement conscient de ce que l’on lui a appris et de ce qui lui reste à apprendre.
A ce degré, sans doute plus qu’aux précédents, le silence est une discipline intérieure, qui suggère et favorise la méditation. Cette puissance du silence volontairement observé, n’est pas le rejet de la parole, bien au contraire, il confère à celui qui l’observe, une qualité d’écoute, de disponibilité et de réceptivité accrue.
Penser, se recueillir, réfléchir ne se fait que dans le silence. Il faut être prêt pour cela. On ne peut méditer sur commande ; c’est pour ça que les chrétiens s’abritent dans leur église pour réaliser cette méditation et que les moines s’isolent au bout du monde, au cœur de la nature, pour être au plus près du divin.
Le silence est même un outil extraordinaire utilisé par tous les membres de la communauté du spectacle. Bob Wilson, grand metteur en scène américain, ne disait-il pas : « il n’y a rien de si fort que le silence. Le silence renforce tout et je m’en sers pour créer une protection. J’ai besoin d’une certaine distance avec les émotions. Cette distance permet à tous de travailler. Voilà exactement c’est cela, le silence offre une totale concentration ».
Cette totale concentration, pour reprendre les termes de Bob Wilson, permet au Maçon d’assumer et surmonter les contradictions. Elle lui permet de bâtir son itinéraire constitué de cycles successifs de connaissances et de progresser tel le chemin en spirale des astres qui ne repassent jamais au même endroit dans l’espace.
Si l’Apprenti est astreint au silence absolu, le Maître Secret au 4ème degré se tait, en observant le devoir de conserver le secret.
Mon parcours initiatique a commencé par le silence de l’apprenti. Astreint à l’écoute, j’ai beaucoup appris. Je ne savais ni lire ni écrire…
Adolescent, à l’âge de Compagnon, j’ai commencé à m’exprimer et à faire quelques pas maladroits. Devenu adulte et Maître, il m’a fallu reprendre la parole, ce qui n’est pas facile après un si long mutisme.
Aujourd’hui parmi vous, je redeviens Apprenti. Je retrouve le Silence, mais un silence différent. Autant le premier a pu me surprendre, autant celui-ci m’est nécessaire, car je deviens conscient que le peu appris n’est rien par rapport à ce qu’il me reste à découvrir, en particulier la Parole.
Dans le livre des morts des Anciens Egyptiens, le rituel de l’ouverture de la bouche confère aux défunts, la puissance de la Parole qui est en fait une clé. « Accorde à ma bouche les pouvoirs de la parole afin que à l’heure où règnent la nuit et les ténèbres, je puisse diriger mon cœur » …quel cheminement à suivre !
Encore ne faut-il pas gaspiller la parole et se préserver par le silence, comme le fait le Prince Tamino dans la « Flûte enchantée » de Mozart, où il fait preuve d’obéissance dans l’épreuve du silence alors que son compagnon Papageno ne fait que parler et bruire. « Celui qui parle ne sait pas, celui qui sait ne parle pas ».
Si la parole est révélation, l’écriture réceptacle, le langage outil de la Connaissance, sont-ils suffisants pour m’amener à Dieu ? Alors n’est-ce pas dans le silence, en faisant table rase de notre conscience que l’imagination mène à la méditation et que l’image (idée sous le symbole) permet de rendre universellement communicable ce qui est indicible. Le silence n’est pas la non-parole…il nous accompagne…nous porte, il devient créateur dans une démarche qui va du multiple à l’un…alors n’est-il pas le meilleur moyen de communication, de communion avec Dieu !
J’en arrive maintenant à la fin de mon propos et souhaite souligner qu’en aucune façon je n’ai pu être exhaustif quant aux symboles abordés, et donc tous les apports que vous pourrez faire seront les bienvenus, et ce d’autant plus qu’il est bien connu qu’un symbole initiatique, ou tout autre symbole d’ailleurs, ne s’épuise jamais, il ne peut que rebondir grâce à la réflexion de chacun.
Pour conclure, je dirais que chaque degré a son initiation (même si nous l’appelons autrement) a ses secrets, ses mystères, ses symboles. En les découvrant peu à peu, nous avançons vers la Lumière.
Nous changeons véritablement et notre vision du monde devient différente. Nous allons vers notre propre réalisation et c’est cela, à mon avis, le Secret de la Maçonnerie. Comme l’aurait écrit Pierre Bournival : « la valeur d’un secret tient essentiellement dans la valeur de la personne qui le détient ».
Et je terminerai par cette citation d’André Malraux : « La vérité d’un homme, c’est ce qu’il cache ».
J’ai dit Trois Fois Puissant Maître.