Je m’en glorifie
E∴ L∴ B∴
Quelques années se sont déjà écoulées depuis que je suis rentré en Franc-maçonnerie. Au moment de mon initiation, je ne possédais qu’une connaissance superficielle et fragmentaire de la réalité maçonnique et de ses objectifs. A cette époque, je me rappelle que j’étais intuitivement attiré par cet idéal et je pensais pouvoir y trouver un certain épanouissement spirituel, que je concrétiserai par un engagement actif de ma personne au service de la Société. Cherchez et vous trouverez ! Demandez et vous recevrez ! Frappez et l’on vous ouvrira ! Ainsi ai-je pénétré dans le Temple et débuté mon parcours initiatique.
En fait, mon seul but déterminant était alors d’entamer une quête personnelle en commençant un cheminement maçonnique avec conviction et motivation. Et c’est dans cet état d’esprit que j’ai pu, au travers des différentes étapes graduelles et des expériences partagées et vécues, découvrir les multiples facettes d’un univers jusqu’alors ignoré du profane que j’étais.
A la façon d’un maître-verrier, j’élaborais lentement et progressivement la trame d’un vitrail destiné à recevoir les fragments translucides d’une composition harmonieuse et lumineuse, qui me permette de transmettre la force des messages, des signes et des symboles en les induisant dans mon comportement envers mon prochain, afin de rayonner positivement autour de moi.
J’ai donc cheminé lentement et difficilement sur une route incertaine et sinueuse avec, comme modèles, les témoignages des frères qui m’ont précédé et suivi, eux-mêmes à la recherche d’un idéal similaire au mien, lesquels m’ont entouré et stimulé dans mes démarches hésitantes et m’ont apporté les encouragements indispensables, afin que je persévère dans mes actions.
Car le fait d’avoir été accueilli par chacun dans notre entité m’a imposé un certain nombre de devoirs, notamment celui d’être à l’écoute d’autrui et de me mettre à sa disposition si nécessaire, en faisant abstraction de mes intérêts personnels, ce qui m’a encouragé dans l’application de certaines de nos valeurs fondamentales, notamment la fraternité et la solidarité, et à pratiquer celles-ci avec enthousiasme et rigueur.
Lors de mon entrée en loge, j’ai été qualifié d’homme libre et de bonnes mœurs, ce qui m’a obligé à refuser certaines contraintes, à éliminer mes préjugés et à maîtriser mes passions. En ma qualité de maître secret, je me dois de faire preuve d’une attitude active, conséquente et responsable, ceci de par mon engagement à remplir avec dévouement et fidélité mes devoirs envers la Patrie, la Famille et l’Humanité, ainsi qu’à respecter toutes les convictions sincères non contraires à la morale et à l’amour du prochain.
En affrontant les difficultés de la vie, j’ai ressenti progressivement l’impression d’un changement sensible de ma personne quant à mon évaluation et à ma perception des phénomènes extérieurs auxquels j’ai été quotidiennement confronté. Mon sens du relationnel a subi l’influence de notions telles que l’appréhension et la tolérance, ce qui m’a procuré une sérénité relative et m’a appris à me détourner face à une adversité ambiante et permanente. Le simple fait de prendre mes distances devant des situations belliqueuses m’a enseigné la pratique de l’indulgence et j’ai toujours cherché à agir dans l’optique de mon amélioration personnelle.
Enfin, et c’est là le point culminant de mes réflexions, j’ai expérimenté l’usage du symbolisme, dont l’étude permet l’élévation de l’esprit et stimule constamment la créativité, source d’évolution et de progrès. Comme démarche principale, je travaille à la transformation de la matière et à tailler ma pierre avec les outils que j’ai reçus.
Je cherche donc à me connaître moi-même et à puiser en moi la force de bâtir un homme nouveau, qui constitue un élément parfait et solide, propre à assurer la stabilité du Temple, symbole de l’Humanité, et y assumer une fonction d’élément vivant et générateur de forces créatives. Ainsi, je conçois mon rôle dans l’édification de l’œuvre initiée par Maître Hiram, dont le chantier demeure éternellement ouvert et le bâtiment inachevé.
Cela m’a conduit à effectuer des introspections sur moi-même, afin de déterminer ma vraie personnalité, réaliser tout le cheminement que j’ai accompli jusqu’à aujourd’hui et dresser un bilan de toutes les transformations qui ont modifié mon caractère. En procédant par étapes, je suis maintenant en mesure de parfaire mon identité et de redéfinir mon propre rôle dans l’édification de la société. Ainsi, la pierre que j’ai initialement reçue sera continuellement taillée, modelée, épurée, rectifiée et polie par mes soins, afin de la rendre aussi parfaite que possible. Par ce travail, je m’efforce de transformer ma nature profonde et l’améliorer.
Parallèlement, je dois déterminer ce que ma nature recèle et de quelle manière y parvenir. Pour ce faire, il m’incombe d’être franc avec moi-même, savoir où se situent mes limites et déterminer mes potentialités. Cela me permettra ensuite de mieux me comprendre moi-même, car on ne maîtrise bien que ce que l’on connaît parfaitement. Il est donc important que je saisisse les motivations véritables qui me poussent à agir et à penser comme je l’ai fait jusqu’à maintenant. Je dois également être en mesure d’écarter les mobiles, les prétextes et les oublis que mon psychisme m’inspire, et ceci en toute sincérité et en toute objectivité.
En accomplissant cette démarche dans un état d’esprit empreint de transparence, j’ai acquis un certain sens du relatif et mieux saisi la profondeur du concept de l’humilité. Finalement, arrivé au terme de cet examen de conscience, j’ai réussi à maîtriser partiellement la nature et l’ampleur de mes passions et je peux ainsi espérer affranchir mon esprit des liens obscurs et me trouver alors en mesure d’entreprendre la suite de mon voyage intérieur, en quête de spiritualité et de sérénité.
Ainsi, le fait de dominer mes passions m’a permis de découvrir plusieurs vertus morales, avec les conséquences qu’elles engendrent sur mon comportement instinctif. Car une fois que j’ai eu accédé à la compréhension de mon être, je devins alors progressivement capable de discerner avec impartialité, objectivité et sincérité celle de mes semblables. Ainsi, je fus en mesure de consolider mon sens de l’altruisme, de la solidarité et de la tolérance, ce qui m’amena à reconnaître chez les autres ces qualités que j’ai toujours cultivées en moi-même.
Quant à la connaissance parfaite de soi, pour autant qu’il soit possible d’y parvenir, elle doit consister en une démarche ascendante qui aboutisse à une amélioration de son ego jusqu’à l’extrême limite de ses possibilités. Ayant tenté à de multiples reprises, de lancer mon esprit en quête de lui-même, afin d’atteindre cette finalité, il me reste encore, avant d’y arriver, à me dépasser, tout en étant conscient que cela n’est possible qu’en comprenant ce qui peut être dépassé. Du surcroît, j’ai admis que je ne serai en mesure de mener définitivement à terme l’examen auquel j’ai soumis ma conscience qu’après m’être formé à l’esprit d’autocritique et avoir accumulé des forces me permettant de poursuivre ma recherche avec conviction et persévérance.
En effet, la connaissance de soi-même ne saurait s’acquérir sans efforts, ni sans douleurs. Toute forme de savoir porte en lui des principes destructeurs. Une introspection peut ne pas aboutir sur la découverte de soi, mais rester bien en deçà du but poursuivi et donner lieu à toutes formes de déviations, de tricheries et aussi de déséquilibres. C’est dans ces circonstances que la démarche maçonnique présente d’innombrables avantages en comparaison de celle menée par l’être solitaire et profane. Car l’initié que je suis est toujours accompagné et il dispose en plus, pour tracer son cheminement, de jalons et de repères qui lui éviteront bon nombre de pièges : ce sont les symboles, dont il découvrira progressivement les messages qui lui indiqueront la voie à suivre.
En ma qualité de Franc-maçon, je dois absolument éviter de tomber dans le vice de la vanité en me concentrant exclusivement sur la recherche de moi-même, car ma démarche serait alors stérile. Au contraire, la finalité de la connaissance de soi doit me permettre d’apprécier justement mon prochain ainsi que d’acquérir l’expérience et un niveau culturel qui, pareils à l’Etoile Flamboyante, éclaireront dorénavant mon chemin. Car la Franc-maçonnerie m’exhorte à l’édification du temple extérieur et, plus concrètement, à promouvoir l’avènement d’une société plus juste. Pour cela, la seule façon d’y parvenir est d’édifier, en premier lieu, un temple intérieur équilibré. C’est pourquoi le Franc-Maçon que je suis dispose d’outils et doit apprendre à s’en servir efficacement. Mais comme le premier de ces outils est moi-même, je dois le façonner et le tailler de manière à lui donner la forme d’une pierre aux angles parfaitement nets qui exprime et renforce mon identité de franc-maçon.
Dans l’accomplissement de mon cheminement maçonnique, j’ai toujours été animé par la conviction de vivre mon engagement de franc-maçon pour le bien et le service de l’humanité. Car pour moi l’acte de servir se concrétise non seulement dans la réalisation d’un travail bien fait, mais aussi par le fait de remplir son devoir, agir avec bienveillance, venir en aide à son prochain par la pensée, la parole et l’action, tendre la main à celui qui se trouve dans la détresse, dire le juste mot à celui qui est désespéré, donner de son nécessaire et de son surplus à celui que la misère tenaille et que l’adversité terrasse. Servir, c’est aimer son prochain.
Toutefois, la notion de service exige de chacun d’entre nous l’accomplissement d’efforts constants, lesquels ont pour but de nous faire sortir de notre prison d’habitudes et de nous permettre de quitter notre enveloppe durcie qui nous rive dans le temps et dans l’espace. Car le fait d’accomplir son cheminement maçonnique sur le sentier du service nous contraint à sortir de nous-mêmes, tel l’insecte qui abandonne son cocon de chrysalide, pour nous évader de l’espace terrestre qui nous conditionne physiquement et psychiquement. En effet, la conquête matérielle de la lune et les lancements de sondes vers les planètes les plus lointaines sont un signe évident d’une nécessité pour l’homme de s’éloigner d’une terre trop connue.
Toutefois, même s’il n’est pas nécessaire d’utiliser des technologies de pointe pour atteindre ses buts, notre monde matérialiste a toujours besoin d’exemples concrets pour frapper les imaginations. C’est pourquoi, à travers la notion de service, nous pouvons sortir de nous-mêmes et oublier temporairement notre égoïsme fondamental. Car le service, c’est-à-dire le don de son temps, de ses aises, de ses biens matériels, de sa peine et de son amour n’est pas coutumier à l’homme, plutôt enclin à prendre qu’à donner.
Et c’est bien parce qu’elle marque ce passage de l’homme égoïste à l’homme altruiste que la notion de service peut être assimilée à la taille de la pierre brute effectuée par le franc-maçon, afin de réaliser le changement auquel il aspire en son for intérieur. Cheminer sur le sentier du service, c’est aussi, pour tout initié, une manière de se perfectionner. Mais, pour bien effectuer ce travail, il faut avoir préalablement accompli un apprentissage et posséder une maîtrise.
Quelle que soit notre façon de concevoir la notion de servir, il est nécessaire, comme dans la pratique de toute discipline, de se forger un rituel, afin de travailler efficacement et méthodiquement. Il en va de même pour se frayer un sentier sûr dans un terrain accidenté : il importe d’y passer souvent pour en perfectionner le tracé et en assurer l’entretien, de manière à ce qu’il devienne sûr et fiable. Ainsi, avec de la patience et du temps, il deviendra naturel.
Aujourd’hui, mes frères, je me glorifie d’avoir accepté de passer du degré le plus élevé de ma loge mère au degré le plus bas des « Hauts grades ». J’accepte de redevenir ignorant et apprenti dans tout ce qui concerne les nouvelles découvertes à effectuer. J’accepte d’abandonner l’honneur d’être celui qui sait, je chercheà sentir l’incommensurable, l’incompréhensible sagesse du monde, et à prendre concrètement contact avec mon être intérieur.