La Parole Perdue

Auteur:

H∴ T∴

Obédience:
Non communiqué
Loge:
Non communiqué
A la Gloire du Grand Architecte de l’Univers,
Ordo Ab Chao, Deus Meumque Jus,
Au Nom et sous la Juridiction du Suprême Conseil des Souverains Grands Inspecteurs Généraux
du 33ème et dernier degré du Rite Ecossais Ancien et Accepté pour la France

Le troisième Compagnon vient de frapper traîtreusement le front de notre Maître Hiram, d’un coup de maillet : Hiram se meurt, Hiram est mort. Ce drame plonge la Maçonnerie dans un profond désarroi, car non seulement elle vient de perdre l’Architecte, mais avec lui également la Parole Primitive ; seule subsiste désormais la Parole Substituée.

Cette double perte semble, à priori, une catastrophe insurmontable : la Maçonnerie pourra t-elle perdurer malgré l’absence du Maître, du guide, de celui qui était le gardien et le représentant de la sagesse infinie, de l’harmonie et de la connaissance du monde et des hommes ?

Oui, car cette tragédie, dont nous avons tous une part de responsabilité, ne doit pas être comprise uniquement comme un mal irréparable, un arrêt à toutes choses, un point de non-retour, elle doit au contraire servir de stimulant à tous les Francs Maçons : Hiram, l’homme du Devoir, le penseur, le juste n’est pas mort pour rien. Comme la mort et la résurrection du Christ étaient un espoir pour l’humanité, la mort de notre Maître Hiram et sa renaissance dans chacun de nous sont peut-être liées à une volonté divine appelant tous les Francs Maçons à combattre l’ignorance, le fanatisme et l’ambition irraisonnée dont ont fait preuve les trois mauvais Compagnons et dont font preuve encore beaucoup d’entre nous. Cette disparition doit également unir et mobiliser tous les Frères afin qu’ils recherchent la Parole Perdue tout au long de leur trajectoire maçonnique ; trouver la clef du secret maçonnique nécessaire à la compréhension totale inaccessible aux profanes et atteindre enfin la sagesse infinie, voilà le but désigné par notre Maître Hiram. Malheureusement les portes à ouvrir sont nombreuses et la clé ne sert à rien si la porte n’est pas trouvée, c’est pourquoi il paraît fondamental, avant toute chose, de définir ce que l’on doit rechercher.

Il est impossible de dissocier la Parole Perdue de la Parole Primitive, du Verbe, du Logos divin. Il y a en effet dans la Parole Primitive perdue une référence d’une part à la pensée et à la sagesse divine et d’autre part au Logos divin.

Parole de Dieu d’abord avec la notion de Verbe qui existe dans chaque homme, mais que l’homme ne détient pas ou ne connaît pas. Cette Parole fut envoyée par Dieu, « le Verbe est venu dans le Monde », pour transmettre aux hommes un message de salut. Malheureusement les hommes ne l’ont pas comprise et les hommes l’ont perdue ; la Parole est alors retournée à Dieu ; à nous de la redécouvrir par nous-mêmes. Les Francs-Maçons ayant le même but, la même quête et la même façon d’agir, cette Parole Perdue devient pour eux un moyen de communication et de communion, un projet commun, un moteur pour y accéder.

« Dieu avait l’idée du Monde avant de le créer, c’était son Logos » disait VOLTAIRE. Ce Logos divin, est plus étendu que le Logos des stoïciens qui regroupait à la fois le parler, le discours, l’intelligence et la raison, puisqu’il s’étend à la notion de lumière intellectuelle primitive ou antérieure à toutes choses, de source des idées, jusqu’à atteindre la notion de gnose et de connaissance de la pensée divine, très voisine de ce que HEGEL nommait l’esprit absolu raisonnant.

La Parole Perdue regroupe donc à la fois l’entité divine et l’esprit divin, et le moyen de la rechercher ne peut faire appel qu’à la raison.

Il y a là une réconciliation de la raison et de la Foi, si chère à Saint AUGUSTIN et Saint THOMAS D’AQUIN puis plus tard à DESCARTES, comme il l’exprime dans la phrase suivante : « Même DIEU qui semble relever de l’irrationnel peut être déduit par des arguments rationnels ».

Chaque homme a perdu la Parole Divine et chaque Franc-Maçon se doit de retrouver la Pierre cachée au plus profond de lui-même, ou plutôt de l’approcher par la raison.

Cette étude de soi-même, cette introspection n’est ni de l’égotisme, comme STENDHAL en accusait le merveilleux MONTAIGNE, ni l’égoïsme méprisant de celui qui désire savoir ce que les autres ignorent, comme c’était le cas avec les trois mauvais Compagnons. Les Francs-Maçons veulent, au contraire, faire partager leur recherche et leur savoir aux autres hommes, et plus particulièrement aux initiés, c’est à dire à ceux qui souhaitent avancer dans la connaissance de l’être humain en commençant par la connaissance d’eux-mêmes. A chaque Frère ensuite de montrer l’exemple et le monde ne pourra que tendre vers un monde plus juste, plus moral et plus sage.

Pour le Franc-Maçon qui croit en l’homme comme valeur essentielle et espère le voir progresser, retrouver la Parole Perdue serait pour lui l’apothéose de sa recherche en Maçonnerie, qui réuniraient ensemble sa foi divine et sa foi en l’humain.

Le moyen d’y parvenir nécessite à la fois un parcours raisonné, mais également un profond respect des traditions et des paroles de ceux qui ont disparus. Il faut être conscient que ce n’est pas un Franc-Maçon seul qui découvrira ou approchera la Parole Perdue, c’est l’ensemble des Frères existants ou ayant existé qui y parviendra. On peut parler d’inconscient collectif à la manière de JUNG, mais un inconscient collectif qui serait spécifiquement maçonnique, un fond spirituel commun à tous les initiés, en somme, un inconscient collectif raisonné, dans lequel tous les Frères participent à la recherche de la Parole Perdue et à la quête de la sagesse, en s’aidant du travail de leurs prédécesseurs, des traditions et des connaissances qu’ils nous ont transmises.

Tout ceci suppose une extension de la Maçonnerie cérémonielle vers une Maçonnerie plus rationnelle. Certes la Maçonnerie cérémonielle est indispensable car elle est utile aux Apprentis et aux Compagnons puisqu’elle leur sert de plan de travail, de trame à la réflexion, mais utile également aux Maîtres puisqu’elle leur permet d’être conscients de leur imperfection et de pouvoir redescendre à la source pour mieux se relever, chaque fois que cela est nécessaire. Mais une extension vers une Maçonnerie plus rationnelle devient inévitable et complémentaire aux Maîtres s’ils veulent encore progresser. Le Maître doit savoir se poser des questions, il doit faire appel à la compréhension et au raisonnement pour éviter de tomber dans une contemplation béate et non constructive, tout en restant respectueux du rituel et des traditions, qui représentent l’acquis de nos anciens ; en un mot, il doit mériter son titre de Maitre.

La Parole Perdue, approchée par le rituel maçonnique de façon intuitive, sensitive voire émotionnelle, éclaire déjà l’obscurité, si en plus on y adjoint la raison, alors l’obscurité peut devenir une éclatante lumière.

Seule la raison, en effet, conduit à des interrogations et permet de donner un sens aux symboles maçonniques et par là même un sens à la vie du Maçon, en lui faisant rechercher un pourquoi à son existence.

Doit-on pour autant espérer pouvoir réussir à redécouvrir cette Parole Perdue, par la seule raison ? Non, premièrement parce que ce serait prétentieux de vouloir atteindre la pensée divine, et deuxièmement parce que ce serait utopique ; il est en effet irraisonnable de croire que l’homme, cet être imparfait, puisse concevoir ou imaginer un être parfait, comme le résume bien cette phrase d’un musulman (Dhou-n-Noun al Masri) : « Quoi que tu imagines dans ton esprit, Dieu est différent de cela » ; nous devons donc faire preuve d’humilité et c’est ce qui doit nous démarquer des profanes. Humbles et sans prétention, il suffit pour nous tous d’espérer pouvoir un jour sentir ce qu’est la Parole perdue : l’important, en fait, n’est pas de la retrouver, l’important est de la chercher, c’est en quelque sorte notre Graal maçonnique.

La Parole Perdue n’est pas un mot qu’il faut essayer de traduire par un terme profane, il s’agit d’une sorte de mot magique ou sacré, mystérieux et insaisissable dont chacun peut espérer, sinon en découvrir la signification dans lui-même, du moins en ressentir le sens au plus profond de son être.

La Parole Primitive est bien perdue pour tous ceux qui ont confondu la Parole substituée avec le parler, et pour tous ceux qui croient avoir tout vu, tout dit, tout connu, tout compris.

Mais pour les Francs-Maçons, la Parole n’est pas perdue, elle s’est simplement égarée au plus profond de nous-mêmes ; c’est à nous de la rechercher, de nous remmettre en question chaque jour, de chasser toutes les certitudes acquises dans le monde profane, puis de tendre vers ce but idéal qu’est la sagesse et la vérité infinies ; alors peut-être pourrons-nous redonner une deuxième vie à notre Maitre Hiram en lui insufflant la notre.

Certes la tâche sera rude et longue, et le travail ne devra jamais s’arrêter : c’est pour cette raison que la Franc-Maçonnerie a encore de nombreux siècles à vivre.

J’ai dit Trois Fois Puissant Maître

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