Le cartouche du 4ème degré
A∴ R∴
Il est écrit, dans le rituel du 4ème degré : « A l’orient, derrière le trône, bien en vue, est un grand cercle dans lequel est placé le Triangle sacré, pointe en haut, portant en son centre l’Étoile flamboyante, le tout tracé en noir sur fond blanc ».
C’est, en effet, ce qui frappe dans un atelier du 4ème degré lorsque l’on en franchit la porte pour la première fois. L’orient est ainsi décoré par un emblème exprimant un aspect de la perspective spirituelle du grade. Pour celui de Maître Secret, cet emblème est désigné par le Cartouche du 4ème degré.
Un cartouche est une sorte d’encadrement ornemental ou dessiné, destiné à recevoir une inscription, une devise, des armoiries. En dessin industriel ou d’architecture, c’est un cadre figurant au bas du plan et indiquant diverses choses : nom, échelle, dates, nomenclature.
Ce cartouche, nommé « shenou » dans l’Égypte ancienne, signifie « encercler, entourer ». On le représente par une boucle ou un nœud rectiligne, symbolisant ainsi, dans une chaîne ininterrompue, l’ensemble des « terres éclairées par le soleil ». Le cartouche contenait le nom du pharaon lui conférant ainsi l’autorité sur toutes ces étendues.
Les trois figures géométriques qui composent le cartouche sont concentriques ; elles ont donc le même centre. Ce centre sera le point de départ du travail que je vais tenter de vous présenter ce soir. L’image du centre nous renvoie à nous-mêmes : chaque franc-maçon doit sans cesse aller dans son intériorité, dans son centre, pour se perfectionner et tenter de devenir source de rayonnement des valeurs maçonniques qui nous animent.
– Le Cercle :
Dans chaque civilisation, le Cercle a symbolisé, dans sa forme, l’idée de l’unité, de l’esprit, de la spiritualité : il englobe, il rayonne, il relie. La perfection, la permanence, l’homogénéité puisqu’il n’a ni commencement, ni fin, ni variation. Ce qui l’habilite à symboliser le temps (une succession continue et invariable d’instants tous identiques les uns aux autres). Cercle protecteur, cercle sacré qui se veut immense et de valeur cosmique puisqu’on l’apparente au soleil.
Grâce aux fortifications qui les entourent, beaucoup de villes ont la forme d’un cercle qui protège, rassure, insuffle de la chaleur humaine. Ne parle-t’on pas de cercles d’amis, de cercles littéraires, de cercles de familles ? Les cercles du logo des J O sont censés rapprocher et réunir les nations tout comme les étoiles du drapeau européen formant un cercle en signe d’union.
Il est une figure géométrique comme les autres. Mais à bien le regarder, il y a, entre le cercle et les autres figures un point de divergence essentiel. Pour tracer un triangle, un carré long, nous pouvons commencer en n’importe quel point du futur périmètre. Mais pour tracer un cercle, il faut définir un point particulier où poser la pointe du compas. Ce point particulier, c’est le centre.
Le cercle peut être réduit à un point lorsqu’il se confond avec le centre : nous avons là les limites du néant et de l’infini. Mais le tracé noir autour du cartouche montre également que tout cercle a une mesure ; cela signifie que l’exploration du ciel par l’esprit humain a toujours ses limites : celles de notre cerveau, de notre temps, de notre culture.
Le Maître a pris le compas et tracé un cercle. Par ce dernier, il délimite son champ d’application qui correspond à ses capacités de travail.Il n’y a pas qu’un cercle ; chacun de nous doit pouvoir trouver le sien et travailler selon ses aptitudes. Par cette action, le Maître tend à parfaire son chef-d’œuvre (lui-même, sa propre construction).
Le cercle, nous le retrouvons également dans la forme des couronnes de laurier et d’olivier. Et même si de telles couronnes sont synonymes de récompense, de gloire, elles n’ont jamais qu’un tour limité à la mesure de la tête qu’elles entourent.
Elles célèbrent, en fait, une victoire discrète et invisible : la victoire sur soi-même. Et c’est de cette victoire, née du sentiment d’avoir accompli son devoir (couronné par le laurier) que découle la paix intérieure (couronnée par l’olivier).
– Le Triangle :
La symbolique du Triangle dépend, dans une large mesure, de la forme qu’il prend mais il a toujours une signification magique et/ou mystique.
Dans les trois premiers degrés, le Triangle est isocèle ; sa construction se fait le plus souvent avec l’équerre. Mais au 4ème degré, cette figure géométrique apparaît sous la forme d’un triangle équilatéral.
Qu’il soit scalène imparfait comme l’humain, isocèle comme le sublime de Pythagore, nous le découvrons équilatéral comme la perfection divine. Premier symbole visible dans la Loge, toujours présent, il sacralise le temple. Lien permanent entre la loge et l’univers sacré, le Triangle évoque l’idée de trinité ; cette dernière n’étant pas un concept propre à la religion catholique. Elle se retrouve dans le Trimourti hindou (Brahma, créateur – Vichnou, conservateur – Civa, destructrice) mais aussi dans la triade osirienne.
Les trois points du triangle, écrit Ragon, signifieraient Présent, Passé, Avenir ; les trois angles Sagesse, Force, Beauté. Ces trois points représentant aussi les les trois règnes de la nature : naissance, vie, mort. Sans vouloir entrer dans la symbolique des nombres (tel n’est pas mon propos), force est de constater l’omniprésence du nombre Trois.
Le triangle, à lui seul, symbolise la Franc-maçonnerie. Par sa représentation graphique ou symbolique, il est le signe de reconnaissance de tous les Francs-maçons, quelles que soient leurs obédiences. Sa construction géométrique se fait à l’aide du compas ; des arcs de cercle qui se croisent ; cela nous rappelle une fois encore que nous sommes passés de l’équerre au compas et qu’un nouveau monde de recherche s’ouvre à nous.
Notre relation au triangle équilatéral, par ses trois côtés, peut définir notre conscience matérielle, notre conscience spirituelle et l’harmonisation que nous devons faire des deux. Il peut également figurer les trois principes de l’être humain (corps, âme, esprit) et représenter ainsi la tripartition de l’homme : l’homme de chair, l’homme psychique et l’homme spirituel.
– L’Étoile :
Les étoiles ont toujours alimenté l’imaginaire de l’homme et constitué pour lui des repères par rapport au monde dans lequel il vit mais aussi dans sa relation avec le divin.
Présentes dans toutes les traditions, on les retrouve, entre autres :
– dans la tradition
chrétienne où chacune d’elles
représente les âmes de tous ceux qui, selon le
langage maçonnique, sont passés à
l’orient éternel.
– les Rois Mages qui ont su percevoir et suivre cette étoile
qui les mena jusqu’à Bethléem.
– au Moyen-Age, l’étoile à cinq branches
constituait le symbole de la guilde des maçons. Les
opératifs de cette époque ont
manifesté leur génie de bâtisseurs de
cathédrales à travers elles, reflet de l’harmonie
du cosmos où tout est soigneusement ordonnancé.
– la voûte étoilée de notre temple qui
pousse, non à la rêverie mais à la
méditation et représente
l’universalité.
Incarnant tout à la fois la démarche initiatique et un chemin à suivre, l’Étoile flamboyante est liée à l’édification du temple. Comme beaucoup de symboles, elle est, et le but et le moyen de l’atteindre.
Sa signification symbolique est qu’un Franc-maçon se perfectionne dans la voie de la vérité jusqu’à devenir pareil à cette étoile, c’est-à-dire utile à ceux envers lesquels il rayonne. Voir l’Étoile flamboyante, ce n’est pas seulement la regarder. C’est aussi alimenter son flamboiement par la force qui émane du Maître Secret.
Source de lumière, l’Étoile flamboyante diffuse son rayonnement et invite celui qui la contemple à découvrir les défauts de son travail afin de les corriger et de poursuivre son chemin. La lumière qui en émane ne peut être que spirituelle ; elle reflète le combat contre l’obscurantisme et, sur un plan initiatique, notre propre lutte contre notre obscurité intérieure. L’étoile contient en elle tous les éléments de la méthode maçonnique que le Maître Secret devra comprendre et utiliser au sein et au dehors de la loge.
Ainsi, en la voyant, le Maître Secret voit-il ce qui lui permet de tracer son chemin, de le parcourir, d’y progresser tout au long par des prises de conscience dues au franchissement d’étapes nouvelles. Elle donne au Maître Secret la lumière dont il a besoin pour ne pas s’égarer et il ne pourra capter cette lumière qu’en ouvrant ses yeux en même temps que son cœur. Mais que ce chemin est long, comme le chante notre frère Jacques Brel, pour « atteindre l’inaccessible étoile ».
Ces trois symboles, toujours selon le rituel, sont noirs sur fond blanc.
– le noir : couleur associée aux ténèbres, couleur des vêtements de deuil (la bordure noire de notre tablier) est la représentation de la mort et de la douleur. Celle que nous éprouvons au meurtre de notre maître Hiram.
On a attribué à cette couleur toute la noirceur dont l’humanité peut être capable ; les trois mauvais compagnons en sont la preuve indéniable. Représentant le monde souterrain, le noir correspond au ventre de la terre où s’opère la régénération du monde. Le noir absorbe la lumière et ne la rend pas ; il évoque avant tout le chaos, le néant. Un retour vers le cabinet de réflexion lors de notre initiation.
– le blanc : couleur de la lumière, de la pureté. C’est le blanc de l’aube, le moment où la vie réapparait. Il est la seule couleur à réfléchir les rayons lumineux ; une sorte de miroir qui nous renvoie à nous-mêmes. Kandinsky s’est exprimé à ce sujet mieux que personne : « le blanc, que l’on considère comme une non-couleur, est comme le symbole d’un monde où toutes les couleurs, en tant que propriétés de substances matérielles, se sont évanouies. Le blanc, sur notre âme, agit comme le silence absolu ». Le blanc, nous le retrouvons également sur notre tablier ; il représente la synthèse de nos recherches spirituelles aussi bien que la candeur du Maître Secret.
Cette opposition du blanc et du noir évoque le conflit perpétuel existant dans l’univers matériel et dans l’âme de tout homme entre la Lumière et les Ténèbres, le Bien et le Mal, la Vérité et l’Erreur.
Comment, face à ces
symboles, ne pas se reporter à l’une des phrases du rituel
d’initiation prononcées par le 3 F P M lors du premier
voyage :
« vous ne prendrez pas les mots pour des
idées et vous efforcerez toujours de découvrir
l’idée sous le symbole ».
Nous sommes partis du cercle vers l’intérieur mais nous aurions pu effectuer le contraire sans rien dénaturer des symboles pour autant. Leur utilisation correspond à des schémas de pensées profondes et notre vie sera faite d’aller-retours permanents ; une des conditions liées à notre perfectionnement.
Le mouvement sera toujours accompli à double sens : du Cercle vers le centre et du centre vers le cercle en repassant inéluctablement par le Triangle et l’Étoile flamboyante.
C’est aussi le travail du Maître Secret car « s’il n’est nul besoin d’espérer pour entreprendre ni deréussir pour persévérer », aucun résultat satisfaisant ne peut être obtenu dans ce monde sans travail. C’est à partir de ce travail, effectué personnellement ou en commun, que nous pourrons peut-être demain nous élever au-dessus de ce que nous sommes aujourd’hui.
Mais la vérité ne peut être donnée à l’homme, quel qu’il soit. Cette vérité, notre vérité, devra avant tout être le résultat d’une volonté de recherche personnelle.
J’ai tracé, 3 F P M