Le Maître Secret qui pratique l’Art Royal promet d’être obéissant et fidèle. Dans quelle mesure est-il libre ?

Auteur:

P∴ B∴

Obédience:
Non communiqué
Loge:
Non communiqué


Le Maître Secret qui pratique l’Art Royal
promet d’être obéissant et fidèle.


Dans quelle mesure est-il libre ?



« L’art vit de contrainte et meurt de liberté »



Préambule



Le réel, d’instant en instant, est toujours neuf. La trame qui supporte les broderies changeantes des évènements, des expériences, est le temps. Dans ce temps s’inscrivent serments et promesses. Lesquels furent prononcées ou prêtés à un moment précis de notre passé. Ces promesses, ces serments courent le long du fil ténu de notre mémoire afin de nous revenir à l’esprit. Cela s’appelle : souvenir.


Souvenir de ce moment, de cet état d’esprit qui permit de faire la promesse comme de prêter le serment. Ce même état d’esprit rend possible le « tenir sa promesse ».


Et ce « tenir sa promesse » s’appelle : Fidélité.


Fidélité : « Vertu du Même » dit Jankélévitch.


Le « maintenir », l’observance de ce « Même » avec une majuscule, s’appelle : Contrainte. Subtile molécule composée d’un atome d’engagement, d’un autre de promesse, d’un autre encore de valeurs à conserver malgré le flux chaotique et changeant du monde.Cette contrainte vit dans la durée, se nourrit de lutte contre l’oubli et s’arme de fidélité …et n’existe que par volonté personnelle.



Mais « nul ne parle de nulle part » et donc nul ne promet de nulle part. J’emprunte à Alain la définition de l’endroit d’où je promets : « Dès qu’on laisse aller les choses, dès qu’on se laisse aller soi-même, tout marche comme le professeur tyrannie l’annonçait : l’homme n’est bon que forcé ».


Au lieu de l’autre thèse, selon laquelle au contraire, l’homme n’est bon que libre, suppose dans les hommes une résolution d’être libres, ce qui est surmonter les intérêts et les passions. Affaire de courage, et de pur courage, car l’expérience montre qu’à cette vie libre on ne gagne ni argent, ni pouvoir, ni même sûreté.


Ce choix volontaire, cette résolution de pratiquer l’Art Royal, lente construction de soi, par soi, contre soi, pour et vers les autres, ce choix, cette résolution donc, deviennent, par fidélité, obéissance aux valeurs qui ont amené le futur maçon à la porte du Temple.


Cette « servitude volontaire » qu’est l’obéissance est une (re)présentation, au sens de renouvellement, de l’instant de l’Initiation.


Cette (ré)actualisation de ce moment interdit toute prise de liberté avec une quelconque déviance des valeurs essentielles qui nous ont guidés et que nous défendons. Il n’y a pas de licence poétique dans ce chant de l’Humanisme qui travaille à la construction d’une Humanité meilleure.


Et parce que j’ai choisi cette fidélité et cette obéissance à quelque chose qui me dépasse, qui « me vient du passé et qui tend vers l’avenir », cette exigence ne limite pas ma liberté : elle en est la condition première. Contrainte consentie point n’asservit.


Entamons notre marche courbe.


Le libellé de la question nous amène immanquablement à la phrase plus précise d’André Gide. L’art naît de contrainte, vie de lutte et meurt de liberté.


Pour que l’art vive, l’artiste doit tenir compte de l’exigence du commanditaire tout comme des règles liées à l’application du nombre d’Or par exemple. L’art est de ce fait contraint dans sa liberté.


Le Maître Secret pratique un Art. Il faut donc contraindre la liberté du Maître Secret pour que vive l’Art Royal.


Le Maître Secret promet d’être obéissant, mais s’il est obéissant, est-il libre pour autant ? S’il n’est pas libre, peut-il bien perpétuer la pratique de l’Art Royal.


Cette introduction jette les bases de la pratique de l’Art Royal par le Maître Secret, et de façon plus générale, de la démarche maçonnique, puisque d’après certains auteurs de la littérature maçonnique, il permet au Franc-maçon d’évoluer et de progresser en se libérant des passions humaines.



L’art naît de contrainte
Lorsque le récipiendaire se présente à la porte du Temple, il se courbe pour franchir le seuil, dans les ténèbres son déplacement est limité, il marchera à trois pas, il ne saura ni lire, ni écrire et ne pourra qu’épeler, il sera revêtu du tablier emblème du travail, rappelant qu’il doit consacrer sa vie tout entière au labeur.


Il en acceptera les contraintes, mais plus encore, il prendra l’engagement formel de travailler avec zèle et vigueur.


Il prendra acte de ce devoir essentiel pour le Franc-maçon. Il souscrira de façon active et constante à dégrossir la Pierre Brute.


S’il ne mesure pas, pour l’instant, l’envergure du chantier, l’Apprenti vient de faire ses premiers pas réguliers dans la pratique de l’Art Royal.


Car l’Art n’est pas liberté. En effet, la liberté n’est pas la satisfaction de tous les désirs ni le refus de toute autorité. Assouvir tous ses désirs, c’est aussi laisser régner l’ordre des passions quirendent l’homme esclave.



Or qu’est-ce qu’un Franc-maçon, sinon un homme libre qui préfère à toutes choses la Justice et la Vérité ?


Et qu’est-ce donc que les Temples Maçonniques, sinon des sanctuaires élevés à la Vérité profondément pénétrés du sentiment du Devoir, thème du 4ème degré du REAA.


L’Art Royal est, et naît de l’opposition afin de réunir ce qui est épars malgré les forces qui tendaient à les éloigner. L’Art Royal est un moyen, une méthode, une connaissance. Et c’est à cela que le Maître Secret à dit «oui », c’est à l’esprit de la Franc-maçonnerie que le Maître Secret souscrit.


Le Maître Secret le sait bien, il promet obéissance et fidélité, il prend acte de cet engagement,de cette discipline, et non pas à une idée imposée.


Jean-Paul Sartre, dans « Les lettres Françaises » en 1944, écrivait « Jamais nous n’avons été plus libres que sous l’occupation allemande ».


Qu’a-t’il voulu dire sinon qu’à ce moment là – engoncés dans d’extrêmes contraintes, je cite « Chacun de nos gestes, de nos actes, avaient le poids de l’engagement ».


La connotation est forte certes, mais sans vouloir faire d’analogie, le poids de l’engagement Maçonnique, la promesse du Maître Secret qui pratique l’Art Royal, d’être obéissant et fidèle, toutes ces contraintes n’ont-elles pas un goût de liberté ?


Pour revenir à l’art, le sentiment de contrainte amène souventune souffrance à l’artiste mais qui par son talent et sa créativité s’en libère pour exister pleinement et accéder à la liberté. En d’autres termes on peut dire que l’art se nourrit de liberté.


Souvenons-nous du Salon des Refusés où les œuvres des premiers impressionnistes bousculaient les canons de l’époque tandis que l’art pictural était dominé par l’académie royale qui fixait depuis sa création, sous le règne de Louis XIV, les règles du bon goût.


Souvenons-nous du « déjeuner sur l’herbe » de Manet qui sera rejeté du jury du salon de Paris en 1863, sous prétexte qu’il représentât une femme nue « dans un contexte contemporain ».


Une fois de plus l’art s’affranchissait des carcans. Les impressionnistes délaissant le noir, le blanc, le gris, les bruns utilisés jusqu’alors pour figurer les ombres, préférant ainsi l’utilisation de la couleur primaire par superposition directement sur la toile afin d’illustrer ce que l’œil voit et non se qu’il convient de voir. L’artiste sacrifiera dans ce mouvement de liberté tout à la représentation de la Lumière.



L’Art vit de lutte


Pour reprendre une nouvelle fois Sartre qui l’exprime formidablement sous cette formule.


« L’homme est condamné à être libre ». En effet, l’Homme tout comme le Franc-maçon ne peut se réaliser que dans son rapport au monde et à autrui.


Si l’homme ne peut choisir sa classe sociale, par exemple, il ne peut se choisir lui-même dans sa manière d’être.


D’ailleurs Sartre reconnaît lui-même être « … Le monstrueux produit du capitalisme, du parlementarisme, de la centralisation et du fonctionnalisme». Mais c’est à partir de cette situation familiale qui l’a constitué, qu’il entreprend de se personnaliser.


D’où sa formule.


«L’important n’est pas ce que l’on a fait de nous, mais ce que nous faisons nous-mêmes de ce qu’on a fait de nous».


La situation n’est pas quelque chose qui limite la liberté, elle est ce à partir d’où commence la liberté.


Pour le Franc-maçon, devenir ce que l’on est n’est-il pas le premier travail, le commencement de la pratique de l’Art Royal, dégrossir la Pierre Brute, puis la polir, tracer des plans, prendre sa Place, bâtir son Temple intérieur ?


La thématiquedu 4eme degré est le Devoir et la ferme volonté de l’accomplir. Cette tâche simple en apparence, demandeune grande persévérance, beaucoup de lucidité et un sens de l’équilibre et de la justice affirmé, une volonté certaine de surmonter les différences pour atteindre l’harmonie.



Le Maître Secret n’a rien délaissé en route et sa démarche est marquée par des efforts plus importants. Le travail demandé par Salomon n’est pas achevé. Il y a encore beaucoup à faire pour honorer le contrat. Les règles sont plus strictes, plus contraignantes, mais le Maître Secret en a fait le choix.


La question que se pose le Maître après le drame hiramique – comment continuer l’œuvre ? – trouve sa réponse au 4eme degré par l’insistance concernant le Devoir.


Savoir manier le maillet, la truelle, l’équerre, le compas, avoir le coup de patte comme on dit sur les chantiers, n’est pas suffisant. Visiblement les mauvais compagnons n’étaient pas les meilleurs ouvriers. Faire ce qu’il y a à faire est une chose, le faire bien en est une autre.


Le Maître Secret promet d’être obéissant. L’obéissance à ce stade est plutôt une disposition intérieure à la docilité. Rappelons que ce mot, en latin, signifie se laisser conduire.


C’est l’attitude du Maître lors de ses voyages à l’occasion de la cérémonie d’initiation au 4éme degré. En fait, cette obéissance c’est l’acceptation d’un gros travail. L’acceptation de délaisser sa condition de Maître en Loge Bleue pour (re)devenir au 4ème degré, premier degré des Loges de perfections, l’Apprenti que nous sommes toujours.


Le Maître Secret qui pratique l’Art Royal promet d’être obéissant et fidèle.


Il s’agit de la fidélité de ses engagements d’être fidèle à soi-même. Le devoir de travailler, parce que la question se pose immédiatement. Le Maître qui n’a pas suffisamment travaillé les symboles des premiers grades, qui n’a pas usés ses outils, dans quelle mesure peut-il transmettre fidèlement ?


La promesse du Maître Secret, la pratique de l’Art Royal, c’est un engagement positif marqué par le désir de devenir ce que l’on est, d’aller au-delà de ce que l’on est, d’accéder à un autre niveau de l’intelligence des hommes ou des choses, de concevoir différemment les rapports humains avec le monde.


Cet engagement, cette promesse, cette contrainte implique à l’égard de soi, un certain nombre d’exigences. Et peut-être même un certain risque. Car se faire maçon c’est faire l’effort pour voir les choses autrement qu’on ne les a vues. C’est d’essayer de vivre autrement qu’on ne la fait jusqu’alors.


La question n’est pas de savoir si c’est possible. Ce qui importe, c’est d’aller plus en avant, de comprendre que cette condition est la clef de voûte de toute initiation. C’est pourquoi il faut admettre que les exigences de la vie maçonnique ne sauraient être gratuites, ou accessoires, sans contrainte.



Et meurt de liberté


L’art n’est pas l’absence de règle ou plus exactement l’absence totale de règle. Il en va de même de l’Art Royal. Le Maître Secret le démontre à chaque instant et c’est un devoir. Mais la pratique de l’Art Royal ne se limite pas au travail et à la discipline. Car pratiquer l’art c’est voir le monde comme nous sommes, non comme il est.



Le Franc-maçon a le devoir d’apporter sa Pierre à l’édifice, mais cela ne se peut qu’en toute liberté de conscience. Seul le Franc-maçon libre peut continuer l’Œuvre.


Respectueux de la dimension humaine qui vit au fond des autres et de lui-même, le Maître Secret aspire à l’éveil réel.


Il œuvre à l’amélioration de l’homme et de la société, il prend sur ses épaules la condition humaine dans tout ce quelle a d’heureux et de tragique.


Mais homme parmi les hommes, il découvre la réalité de ses faiblesses et mesure la distance à parcourir.


Le Maître Secret qui pratique l’Art Royal est disposé à tout remettre en question, même ce qu’il sait déjà. Il est déterminé à répondre de manière plus responsable à l’appel de son Être intérieur. Il est prêt à accepter avec intérêt toutes les difficultés, toutes les blessures, toutes les souffrances car il a souscrit à la promesse de fidélité et d’obéissance et ce en toute liberté.


Parce que le Maître Secret sait que la souffrance de l’homme ordinaire naît, au quotidien, lorsqu’il s’égare de la réalisation de son destin personnel.


Pratiquer l’Art Royal c’est la volonté tenace, capable d’insuffler une importante métamorphose profonde de son être en accord avec l’univers.


En somme, l’accomplissement, inflexible, exigeant, impératif du Devoir qui est le thème du 4ème degré, devient la grande loi de la franc-maçonnerie. Il ne s’agit plus d’essayer, d’être bon et généreux, mais de devenir exigeant avec soi-même. D’être obéissant et fidèle. De Vivre l’Art Royal.



Tant que le Maître Secret ne fournit pas les efforts requis pour se relier à son Être, il ne remplit pas son Devoir, il tue sa liberté. Néanmoins, faut-il préciser que pratiquer l’Art Royal n’a pas pour but de faire du Maître Secret un érudit en ésotérisme, en philosophie ou en histoire des religions, mais de permettre d’accomplir au-delà de ses multiples devoirs, le travail de prise de conscience, et de faire le lien de son animalité avec sa spiritualité qui est la tâche fondamentale du Maître Secret. Reconnaître l’œuvre à accomplir pour remplir son Devoir. D’être ce qu’il y a de meilleur en lui.



Pratiquer l’Art Royal c’est rendre visible, avec son propre éclairage, l’invisible. Le Maître Secret a pour devoir d’éclairer le monde de sa propre lumière. Travailler pour soi et pour l’autre, les autres, de façon singulière pour une Œuvre collective.


En toute humilité, les Maîtres Secrets œuvrent aux principes de leur Ordre, consolident les piliers de leurs Temples où les Maçons libres, obéissants et fidèles garants des libertés perpétuent l’Art Royal.



J’ai dit…

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