Secret et Maître Secret
M∴ G∴
L’usage courant des mots, parfois les banalise et les détourne de leur sens. C’est pourquoi j’ai voulu souligner dans le titre de ce travail symboliquele mot « secret » entendu comme nom, et « secret » entendu comme adjectif.
Un secret est une formule, une information, une idée, un savoir. Il est propriété de celui qui le détient. Il ne peut être communiqué.
Le qualificatif secret défini une position, une attitude, un comportement.
Passant de l’une à l’autre de cette définition, il y a comme unesorte de déplacement de l’objet au sujet, de l’objet secret au sujet secret comme un mouvement de l’extérieur vers l’intérieur.
Le secret maçonnique auquel nous sommes rappelés à chaque grade initiatique maçonnique età chaque fermeture de tenue quelque soit son degré est une invitation sinon une injonction à laquelle nous devons nous tenir lorsque nous quittons le Temple.
Pourtant, l’expérience montre que ce à quoi nous nous sommes engagé : garder le secret de nos travaux en Loge, n’est guère respecté.
Les raisons en sont multiples et bien compréhensibles.
Le reniement d’un engagement solennel essaie de se justifier de l’amitié, du besoin de dire à l’autre ce qu’il ne sait pas, de l’envie de provoquer, de l’illusion de détenir un pouvoir.
Or, qui peut prétendre détenir et communiquer la vérité de situations passées, sinon à proposer son propre regard, revisité, parcellaire, subjectif, partial.
Il en est ainsi de nos albums de photos. Ils valent particulièrement pour les acteurs de ces images remis en scène par la magie des techniques argentiques ou numériques. Le souvenir qui s’y attache se fonde dans une émotion passée que l’on aimerait réactivée et partagée, mais sans grand succès.
De deux choses l’une :
Ou nos travaux relèvent de débats rationnels, objectifs,quasi scientifiques, et cela définit une analyse, des hypothèses, des conclusions sur le réel, je veux dire sur le monde ou ses objets. Et je ne vois pas là de quoi m’intéresser particulièrement à la maçonnerie, sinon à la traitée comme objet elle-même de ma considération et de mes études.
Nombre de cercles, de commissions, de clubs peuvent remplir cet office et contenter ma recherche. Et si nous devrions sur ces travaux-là garder le secret, c’est qu’il serait sous-entendu qu’ils nous appartiendraient, comme un bien à défendre, négociable, commercialisable.
Ou nos travaux s’inscrivent dans une démarche symbolique, libérée de nos lourds métaux, faisant appel à notre écoute et à notre discernement, en se questionnant avec l’autre, sans objectif de résultat, seulement dans l’espérance de mieux se comprendre, connaître ce qui nous anime,nous reconnaître.
Alors nos travaux relèvent du secret, car ils sont par essence et par vocation, de caractère initiatique. Ils se partagent, dans l’instant, avec ceux qui communient à cette initiation. Ils restent incompréhensibles aux autres.
Le secret de nos travaux s’inscrit dans une clause de confiance qui respecte ceux qui l’ont partagé.
Et oui nous devons garder le secret sur ces travaux, non pas parce qu’ils sont certainement très intelligents, construits, empreints de clairvoyance, mais parce qu’ils sont in-com-municables.
Tout semblant de communication qui voudrait en être faite les détruirait dans l’instant.
La seule chose que nous puissions faire et à laquelle nous sommes invités de façon pressante, c’est que transformés par ces travaux,nous agissions dans le monde, là ou nous avons à faire, comme nous pensons devoir le faire, pour une humanité meilleure. Rassembler ce qui est épars.
Qu’en est-ilalors de l’adjectif secret qui nous qualifie ici ?
Le rituel d’initiation au grade de Maître Secret, rappelle subtilement, dans son propos introductifque l’impétrant est ici parce qu’il n’est pas satisfait du mot sacré et secret, qui lui fut transmis au passage du grade de Maître. L’impétrant croit que la parole de mort, d’horreur et de décomposition à été substituée à une parole d’espoir, d’harmonie, de vie.
Je cite :
Et pour cela on lui ouvre la porte du Temple, on le dépouille de ses insignes et on lui clôt les lèvres par le sceau de Salomon.
Tu crois mon Frère avoir trouvé enfin la vraie parole, et bien commence par te taire.
Car la vérité est une lumière dont la perception est toujours plus ou moins confuse…
Je cite encore le rituel :
Elève-toi à présent au dessus des choses matérielles, au dessus des contingences de la terre, en passant de l’équerre au compas. Ainsi tu pénétreras dans les hautes sphères de la connaissance spirituelle.
Je te reçois Maître Secret.
Elève-toi, et pénètre en toi.
Tout est dit ici.
Comme si de garder le secret restait impérieux mais devenait second derrière l’attitude à prendre : être secret.
Etre secret, comme être intime, intérieur, insondable.
Car la connaissance spirituelle à laquelle nous sommes appelés est d’ordre personnel, inaccessible à l’autre. Il ne s’agit plus d’un savoir sur l’ordre du monde, il s’agit d’une connaissance de soi, qui transcende tous les savoir. Le connais-toitranscende le savoir sur.
Car nous touchons au cœur du sujet, à ce qui est de l’ordre de l’esprit, du spirituel, du sacré, de l’indicible de notre instance humaine. Instants de grâce, parfois, nés d’un laborieux, lent et long travail. Nés d’un doute nécessaire et inévitable, consubstantiel à l’être se cherchant.
Ce que tu sais aujourd’hui, aussi vaste que cela soit, aussi maîtrisé que cela puisse être, aussi utile que tu le crois, aussi brillant aux yeux des autres, n’est pas d’actualité ici.
Ce que tu as la chance de savoir, pourra t’aider peut-être, comme le creuset permet de contenir le mercure bientôt transformé en or. Mais le contenant, nécessaire, doit s’effacer derrière le contenu car il peut le polluer, et même le remplacer, comme il en est des articles de mauvaise qualité superbement emballés.
Ce que nous cherchons ici, chacun dans le secret de son cœur, soutenu par l’attention de l’autre c’est notre secrète vérité.Plus de décor, plus d’apparat, nous sommes en nous-mêmes, en recherche de nous même, du pourquoi de notre existence. Un pourquoi qui trouvera peut-être sa réponse, mais qui ne pourra ni se dire ni s’imposer à l’autre, au risque de se perdre avec l’autre.
Maître secret, figure de style, ou injonction permanente à celui qui se cherche et ne peut le communiquer, pour préserver sa liberté essentielle, celle de se retrouver et de se rassembler, dans son unité première ?
Oui nous sommes, par notre passage au 4ème G∴ invités à un mouvement d’intériorité, dans la dynamique d’un nouveau chemin initiatique dont l’enjeu est de rassembler cette fois en nous ce qui est épars en nous.
Et l’un respecte l’autre secret, différent par essence en son être, car il est engagé sur la même voie de cette recherche spirituelle qui nous justifie d’être ici, acceptant l’autre pour ce qu’il est.
J’ai dit